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A la mémoire de Jacques Inrep

 

 

A la mémoire de Jacques Inrep

« Tout le monde a le cul merdeux. C’est pour ça qu’on n’en parle pas, de cette guerre » : Jacques Inrep, un ancien d’Algérie face à soixante ans de non-dits

Notre ami Jacques Inrep est décédé samedi 25 mai. Un recueillement aura lieu lundi 3 juin à 10h. au crématorium de Nîmes. Que Danièle, son épouse trouve ici le témoignage de notre profonde tristesse et sache combien nous prenons part à son immense chagrin.

En mémoire de Jacques, je publie ci-dessous la notice  biographique qu'il avait lui-même rédigée pour mon livre Les Gardois contre la guerre d'Algérie.

Bernard DESCHAMPS

INREP Jacques. Né le 23 avril 1939 à Paris. 14è. Père communiste de la première génération (congrès de Tours). Mère catholique non pratiquante. Etudes secondaires jusqu’en 3è (seul diplôme obtenu : le certificat d’études primaires). Travaille à 16 ans (employé de bureau). A 19 ans, face à la guerre d’Algérie, hésite entre deux positions : aller à l’armée ou devenir insoumis. Va demander conseil à un militant du P.C.F., ami de son père ; celui-ci l’encourage à partir pour deux raisons : 1) « il faut toujours être là où est le peuple » (donc en  Algérie), 2) « si tu pars, tu pourras éviter une dérive fasciste de l’armée ». Il décide donc d’y aller. En janvier 1959, lors des 3 jours de sélection, le psychologue militaire s’aperçoit que son Q.I. ne correspond pas à son absence de diplôme.  Incorporé le 5 mai 1959 (classe 59 1 B) au C.I.T. 156 à Toul au peloton des E.O.R. Au bout de deux mois de classe, il refuse de devenir officier. Premiers 8 jours de prison, des semaines, puis des mois suivront. Muté au peloton dit des «brêles», il apprend des rudiments de secrétariat : dactylographie et comptabilité. Muté à la 6è C.R.T. à Metz le 20 octobre 1959.Toujours à la prison. Privé de permission. Violente algarade avec un capitaine, résultat : première mutation disciplinaire en Algérie. Muté au G.T. 510 dans les  Aurès à Batna. Un mois plus tard, très violente dispute avec un lieutenant. Condamnation de 4 à 6 semaines (?) à casser des cailloux dans un bagne semi-clandestin. Deuxième  mutation disciplinaire : commando C.R.A. (centre de renseignement et d’action). Participe à plusieurs accrochages,  échappe à 5 attentats, dont un très meurtrier : 8 morts et 56 blessés. Par deux fois, refuse d’être décoré. Miracle : quelques mois plus tard, il est muté au Q.G. du secteur de Batna. Contacts nombreux avec les services de renseignements : 2è bureau, D.O.P., C.R.A., etc... Participation très active à l’échec du putsch d’avril 1961. Lors de son séjour au C.R.A., a eu l’occasion de rencontrer l’équipe de la « gégène » : 4 appelés (2 fils de paysans, un  séminariste et un militant de la C.G.T.), plus des militaires de carrière. Au Q.G., la hiérarchie lui demande de taper une note de service où il est question de sévices à l’égard des Algériens. Atterré, il cherche alors dans les archives et découvre d’autres documents secrets sur la torture. Il décide alors de les dérober pour témoigner devant l’histoire. Le dimanche 31 juillet 1961, il photographie une douzaine de  directives, se fait surprendre par son supérieur hiérarchique et n’a donc pas le temps de photographier 2 notes de service : une du général S., commandant en chef en Algérie, et une du général M., commandant de la 10è D.P. Angoisse ! Libéré le 17 août 1961 avec une permission libérable de 44 jours ! Au mois de septembre 1961, se rend au siège du journal France  Observateur où il remet ses pellicules à Gilles Martinet. Les documents photographiés paraîtront dans diverses revues et journaux, ainsi que dans les livres de Pierre Vidal-Naquet :  « La raison d’Etat » et « La torture dans la  république ». Quelques années plus tard, il reprend ses études supérieures : D.E.S.S. de psychologie clinique (thème du mémoire : la torture). En 1978, il réalise un film en 16mm en noir et blanc de 56 minutes : « La mort blanche ».  Sortie en salles commerciales et dans les sections d’Amnesty  International. Participe à de nombreux débats sur le sujet. Militant des Droits de l’Homme. 

J. Inrep

SOURCE : A LA MEMOIRE DE JACQUES INREP - ww.bernard-deschamps.net 

 

Complément à l'article ci-dessous paru

le 13 février 2022

 

Un ancien appelé en Algérie témoigne

des ordres de torturer et tuer

 les prisonniers

 

« Tout le monde a le cul merdeux. C’est pour ça qu’on n’en parle pas, de cette guerre » : Jacques Inrep, un ancien d’Algérie face à soixante ans de non-dits

Jacques Inrep, ancien appelé en Algérie, revenant sur les photos qu’il a prises à l’armée de documents qui ont été transmis et publiés par Pierre Vidal-Naquet, demande l’ouverture réelle des archives. Dont les notes de service officielles de Massu et de Salan qu’il n’a pas eu le temps de photographier, ordonnant explicitement de pratiquer la torture et d’assassiner les prisonniers.

En complément des entretiens qu’il a donnés à L’OBS et au Monde M le magazine, Jacques Inrep, ancien appelé en Algérie de mai 1960 à août 1961, revient sur sa décision d’enfreindre la discipline de l’armée française et d’apporter un témoignage pour l’histoire en prenant en photo des documents militaires, estampillés « confidentiel », « secret » et « très secret », qu'il a transmis à l’historien Pierre Vidal-Naquet et qui ont été publiés par lui.  

Il décrit aussi deux documents qu’il n’a pas eu le temps de photographier et que, depuis, en contradiction avec la loi qui régit les archives en France, les historiennes et les historiens qui ont travaillé sur la torture pratiquée par l’armée française durant la guerre d’Algérie, n’ont pas pu consulter. 

Il demande qu'au-delà des annonces officielles sur l’ouverture des archives qui sont partielles et pas toujours suivies d’effet, l’accès aux archives militaires françaises sur cette période soit effectivement ouvert. Il faut aussi que les nombreux documents conservés par des militaires français de cette époque et qui se trouvent dans différents fonds privés soient remis aux Archives nationales, et que ceux qui sont encore vivants se voient déliés de la « consigne de silence » qui a été imposée par l'armée à la suite de ce conflit ; et qu'ils soient invités au contraire par les plus hautes autorités de la République à apporter leur témoignage pour l'histoire.   

Alors que vont intervenir les commémorations de la fin de la guerre d’Algérie, la demande formulée par l’ancien appelé Jacques Inrep doit être entendue au plus haut sommet de l’Etat. 

François Gèze, Gilles Manceron, Fabrice Riceputi et Alain Ruscio 


Ouverture des archives ? Chiche !

par Jacques Inrep

Tout a commencé par une simple bagarre de gosses à la sortie de l’école primaire. Né en 1939, j’ai dû intégrer l’école laïque de mon petit village normand en 1944. Nous étions très nombreux et tous réunis dans une classe unique. Du CP aux grands du certif. J’étais, parait-il, doué pour les études. Hélas, une primo-infection pulmonaire me tint éloigné de l’école pendant un an. Lorsque je réintégrais la classe de mademoiselle Fournier, mon groupe, trois filles et sept garçons, commençait les apprentissages du CE2. L’institutrice décida que j’étais capable de sauter une classe. Pendant mon absence, deux garçons avaient pris le leadership du groupe. Mon retour les contraria. De l’étalage de nos connaissances à l’intérieur de la classe, le conflit se déplaça sur la place du village.

La scène fondatrice 

Sincèrement, je pense avoir été à l’origine de la bagarre en traitant ces fils de paysans de « culs terreux ». S’ensuivit un échange de coups, d’orions et de diverses insultes. Puis un grand de 14 ans renforça le groupe de mes adversaires. A trois contre un, j’étais submergé. Un des protagonistes me traita de « Fils de rouge ! ». — « Non, mon père, il n’est pas rouge ! ». Un autre grand de 14 ans vint à mon secours et nous sépara. Je rejoignis la maison familiale en piteux état. Un œil au beurre noir. Un short déchiré. Une chemise en lambeaux. Pour me dédouaner des affres de cette rixe, à travers mes larmes, je tentais d’expliquer que j’avais défendu l’honneur de mon père, car ces deux petits merdeux l’avaient traité de » rouge ». Je vis alors mon paternel sourire. Avec tendresse, il m’expliqua que j’avais eu raison de le défendre, mais que ces deux morpions avaient raison, car il était « rouge » parce que communiste. Le rouge de la Révolution de 1789, le rouge de celle de 1917. Et il conclut par cette phrase sublime : « Les hommes naissent libres et égaux, et ils le demeurent quelles que soient leur race, leur religion ou leur philosophie ».

Cette phrase, dite avec tendresse et solennité, restera, à tout jamais, inscrite au plus profond de moi-même. Aujourd’hui, avec mon vocabulaire de psychanalyste, je pense qu’elle est de l’ordre d’une scène fondatrice.

La guerre d’Algérie 

Quinze années avaient passé. Malgré des dispositions, j’avais décroché de l’école républicaine en troisième. J’avais intégré une administration avec pour tout bagage scolaire mon certificat d’études primaires. Malgré tout, j’allais me pourvoir d’une culture d’autodidacte, en lisant Balzac, Zola, Jean-Paul Sartre et Paul Nizan. Sans compter de nombreux auteurs anglo-saxons. Avec mon frère cadet, Michel, et mon père, nous étions fans de sport. Louison Bobet, Jacques Anquetil, Poupou… et Charly Gaul, le coureur cycliste aux semelles de vent. Michel Jazzy était notre idole. Mais nous ne nous contentions pas d’admirer ces vedettes, moi et mon frère, nous obtînmes quelques résultats en cyclisme ou en athlétisme. Notre adolescence fut aussi la période d’apprentissage de la citoyenneté. Aux repas, nous écoutions la radio et notre paternel associait, parfois, sur l’actualité pour enchainer en quelques phrases sur le Front populaire, la guerre d’Espagne ou la Révolution bolchevique. En ces temps d’adolescence, mes liens de fraternité allaient se consolider avec Michel. A travers notre amour du sport, mais aussi également à travers la littérature, le jazz… et bien sûr, la drague des jeunes filles en robe Vichy !

Formé par l’école laïque à la critique des situations sociale et politique, j’avais lu nombre de journaux, de France-Soir à Témoignage Chrétien, ainsi que la revue Les temps modernes. Ma conviction fut vite faite. La cause des Algériens luttant pour leur indépendance était juste. Je n’avais pas du tout envie d’aller les combattre. Seul hic, j’étais Français, et le service militaire obligatoire m’attendait.

Fort timide par nature, je n’eus pas le courage d’être insoumis. Ne sachant que faire, je demandais conseil à un ami de mon père, lui toujours encarté au PCF. Il me conseilla d’y aller, en Algérie, ce qui était la ligne du Parti. En 1959, la rage au cœur, je me présentais aux trois jours d’incorporation à Guingamp et naïvement j’effectuais les tests demandés. Résultat : je refus reçu par un civil, un psychologue, qui me donna un chiffre correspondant à mon QI, tout en m’annonçant que j’aurais dû passer le bac, et entrer à l’université. Je ne compris rien à ce discours.

A mon insu, l’armée avait déjà des projets pour moi. A Toul, lors de mes classes, je fus dirigé vers le peloton des futurs officiers ou sous-officiers. Au bout de deux mois, je refusais cet honneur en revendiquant le droit de rester deuxième classe. Grosse colère du capitaine et résultat immédiat : je fus viré du premier peloton et éjecté vers le septième dit « celui des brêles ». Première corvée. Première bagarre avec un sergent. Première semaine de prison. Ensuite les mois de taule vont s’enchainer. Les gradés vont me construire une image de « forte tête ». Après une nouvelle bagarre avec un capitaine, je vais être muté en mai 1960, en Algérie, dans les Aurès, là où avait commencé la guerre d’indépendance.

Fin avril 1960, avant mon départ pour l’Algérie, je vais passer quelques jours de perm à Alençon. Mes parents sont effondrés. J’eus une longue conversation avec mon frère, Michel. J’envisageais une issue fatale. Je luis demandais de conserver mes lettres et au cas où un malheur m’arriverait, de les adresser aux Temps modernes. J’ajoutais que si je trouvais des indices de la dérive fasciste de l’armée, je lui ferais parvenir ces preuves et nous convînmes d’un endroit dans la maison où il pourrait les planquer. Il y avait presque préméditation, mais ce n’était qu’une vague idée. J’ignorais alors que j’allais tomber, par hasard, quelques mois plus tard, sur des documents secrets. Arrivé à Batna, ma réputation m’avait précédé. De nouveau des bagarres et des insultes adressées à mes supérieurs, etc. De nouveau, prison, mais grande nouveauté : un séjour dans un bagne militaire semi clandestin.

J’écrivais régulièrement à mes parents, tout en leur cachant mes ennuis divers, ainsi que ma détresse, tant physique que psychologique. Il n’y a qu’à Michel que je racontais les horreurs de la guerre, et ma solitude liée à mon parcours de soldat rebelle. A part un ou deux, les appelés obéissaient aux ordres reçus, parfois en rechignant.

Les lettres que m’écrivait mon frère m’ont été d’un grand secours. Il me racontait ses perfs en demi-fond, une émission de « jazz dans la nuit », un livre qu’il lisait, une fille rencontrée au bal, les potins des étudiants de l’Ecole normale d’Alençon. C’étaient quelques éclairs de vie qui me parvenaient alors que j’étais quotidiennement confronté à la mort. Si je n’ai pas sombré dans la peur et la dépression, c’est en grande partie grâce aux lettres de mon frère. Sans compter, dans une moindre mesure, ma passion pour la littérature, qui m’aidait à me laver la tête de toutes ces horreurs vécues chaque jour.

Dès mon arrivée à Batna, j’ai compris rapidement que je m’étais trompé lourdement. Avant de partir, j’avais cru que ces histoires de torture ne pouvaient être le fait que de sadiques. Le constat était effrayant, l’armée française torturait à tour de bras. Il s’agissait d’un système institutionnalisé. Il y avait des unités spécialisées : DOP.et CRA. Des locaux, du matériel, des tortionnaires enfin.

Bien sûr, il est évident que tous les militaires de carrière, que tous les appelés, n’ont pas été des tortionnaires, ce serait injuste de l’écrire. Certains ont même combattu cette ignominie. Mais le « tribunal » des historien/nes est implacable : la torture était au centre de la sale guerre coloniale.

Dès les premières semaines de ma présence dans les Aurès, j’avais trouvé une « preuve », je pense qu’il s’agissait d’un tract du FAF (Front Algérie française), ancêtre de l’OAS. Je l’avais envoyé à Michel et une de mes lettres adressées à mon frère y fait référence à mots couverts. J’ai déposé ces lettres aux Archives départementales de l’Orne.

Les photographies

Mes quinze mois passés à Batna furent une suite de mutations diverses. J’étais la patate chaude que se refilaient les gradés. L’un d’eux eut cette réflexion : « Inrep, vous êtes un poids mort pour l’armée ». Sic ! Ayant refusé de devenir gradé, l’armée ne sut que faire d’un ostrogoth de mon espèce, elle m’avait fait faire un stage de secrétariat à Mourmelon. Dans les Aurès, j’avais complètement oublié ce détail. Fin 1960, l’armée s’en souvint et c’est ainsi que je me retrouvais muté au bureau du quartier urbain de Batna, comme secrétaire. Ma trajectoire de soldat au cours de mes 28 mois d’armée fut une suite de hasards successifs. Ainsi de ce refus de devenir gradé et de ce stage de secrétariat. Un colonel de la Légion étrangère (2° REC) vint prendre le commandement de notre petite unité. Curieusement, il me demanda de devenir son secrétaire particulier, alors qu’une bonne dizaine d’appelés étaient susceptibles de tenir ce poste. Il me tint un drôle de discours en me recevant, mon livret militaire à la main : « Je ne tiens jamais compte des écrits des autres ».

Le travail journalier ne se modifia guère, si ce n’est que trois tampons apparurent sur son bureau : « confidentiel », « secret », « très secret ». Autre curiosité, il installa son bureau dans un baraquement situé à environ trois cents mètres des locaux du Quartier urbain de Batna. Conséquence : j’y habitais seul vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Peut-être était-ce pour me tenir éloigné de mes petits camarades et de m’empêcher d’avoir sur eux une influence néfaste. Mon travail consistait à taper à la machine des notes de service, à répondre au téléphone, un standard me reliant à toutes les unités de Batna. Parfois la nuit, je restais éveillé près du poste radio PCR-10, pour suivre en temps réel les unités postées en embuscades.

C’est notamment par une circulaire de Pierre Messmer, ministre des Armés, du 18 juillet 1960, que j’ai pris connaissance des horreurs qui se tramaient en Algérie (n° 015682 MA/CC), en tapant la note de service n° 2273SB/2 diffusée le 11 avril 1961 dans le Secteur de Batna. Dans cette note, le ministre des Armées demandait qu’on cesse d’abattre des maquisards prisonniers. Or, cette note datant du 18 juillet 1960 n’a été transmise par le Secteur de Batna où se trouvait mon unité que neuf mois plus tard, et je constatais qu’au-delà du 11 avril 1961 on continuait à pratiquer les crimes de guerre prescrits par les généraux Massu et Salan en ne tenant pas compte de ce que disait la note de Messmer.

J’ai compris instantanément l’importance de cette note de service. En même temps, c’était comme si le ciel m’était tombé sur la tête. Cette patrie que j’aimais tant, celle des Droits de l’homme, se comportait comme une vulgaire chienne fasciste. La conséquence fut que je pris conscience du caractère institutionnel de la torture.

Lors de l’absence du colonel, je restais seul dans le baraquement ; je me mis à rechercher frénétiquement dans les dizaines de classeurs rangés sur des étagères. Rapidement, j’y découvris un nombre important de notes de service estampillées : « confidentiel », « secret », « très secret » ; toutes traitant soit de la torture, soit de la corvée de bois. J’étais effondré. Ma décision fut difficile à prendre. Se taire ? Voler ces notes de service ? Devenir un traître ? Mais aussi : devenir un témoin de l’histoire ? C’est certainement l’échec du putsch des généraux qui fit pencher la balance en faveur d’un témoignage.

Je décidais de subtiliser d’une façon ou d’une autre ces notes de service. Nous étions au bord de la guerre civile. Après le 13 mai 1958, la semaine des barricades, le putsch des généraux et les débuts sanglants de l’OAS. En fait, ce qui me décida, c’est que, si je ne le faisais pas, personne d’autre ne le ferait et le souvenir de toutes ces saloperies passerait à la trappe de l’histoire.

Mais comment procéder ? Il y avait plusieurs solutions éventuelles. Recopier à la main tous ces documents ? Beaucoup trop long, et surtout cela demandait la nécessité d’être seul dans le baraquement. Dérober toutes ces feuilles volantes ? Très risqué, le colonel pouvait s’apercevoir de la disparition des documents. Photographier ceux-ci ? C’est finalement cette troisième option qui obtint ma faveur.

Je fis un essai avec mon Semflex. Aie ! Son format carré ne convenait pas. En discutant avec un appelé du QG voisin, fana de photographie, sans rien lui dire de mes intentions, celui-ci me conseilla d’acheter un 24x36. Le Bled, le journal des bidasses, proposait dans une publicité l’achat d’un Foca Sport. Hic ! Je n’avais pas l’argent nécessaire. Je fis appel à la générosité de mes parents. Difficile de leur expliquer dans une lettre mes intentions. Finalement un chèque arriva et l’appareil photo me parvint quelques semaines plus tard.

Je décidais de procéder avec méthode. Je me fis une liste de toutes les notes de service à photographier et de leur place dans les différents classeurs et je fis le choix d’opérer un dimanche, le colonel ne venant jamais ce jour-là à son bureau.

Le dimanche 31 juillet 1961, après avoir déjeuné avec mes camarades du secteur du quartier urbain de Batna, je les quittais et rejoignis le baraquement où je m’enfermais à double tour. Il faisait lourd et humide. L’orage n’était pas loin. En short, j’enlevais ma chemise et pieds nus j’entrepris d’ouvrir le premier classeur. Mais, comme je l’ai expliqué lors d’une émission de France-Culture, je fis le mauvais choix. Il y avait deux possibilités : partir des documents du niveau du régiment pour remonter ensuite à travers la Division de Constantine jusqu’au Commandant en chef des forces armées basé à Alger ; ou bien partir du QG d’Alger et redescendre ensuite à travers les unités de la Division de Constantine jusqu’aux régiments. Hélas pour les historien/nes, j’optais pour la première solution.

Stressé par ma tâche… — le vol de documents secrets à l’époque équivalait à dix ans de forteresse ou douze balles dans la peau ! —, je procédais méthodiquement en essayant de photographier les notes de service qui me semblaient les plus significatives. La première pellicule terminée, je venais de photographier avec la seconde, une note de service, estampillée « secret », du général Massu (19 mars 1957)… je n’avais plus que deux documents à photographier, lorsqu’on toqua à la porte. Merde ! Le colonel !

Affolé, sur la pointe des pieds, je remis le classeur à sa place, puis comme si je revenais de ma chambre, j’ouvris la porte tout en bâillant : « Excusez-moi, mon colonel, j’étais en train de faire la sieste ». Le légionnaire tourna dans le baraquement, ouvrit les tiroirs de son bureau, consulta quelques dossiers, décrocha le téléphone, me demanda de lui apporter le compte rendu de la dernière nuit, remarqua mon Foca posé sur mon bureau, ne me posa aucune question, et finalement rejoignit son domicile. Malgré ma peur, j’arrivais à rester calme, cependant je n’eus pas le courage de retourner chercher le classeur où figuraient ces deux fameuses notes de service. Je m’attendais à ce que la Sécurité militaire vienne m’arrêter à tout moment. Finalement, rien ne vint.

Il me restait deux ou trois photos sur ma seconde pellicule. Je finis celle-ci à l’occasion de la découverte inattendue du site de Timgad. C’est un capitaine de chasseurs alpins qui nous y avait entrainés. Lors de la visite de ce site de ruines romaines, il nous demanda de réfléchir sur l’inanité des empires. Merci monsieur.

La transmission à Pierre Vidal-Naquet 

La suite est plus connue ; à mon retour en France, je rencontrais Gilles Martinet, co-fondateur de France Observateur. Je lui remis les deux pellicules. Celles-ci furent développées par un photographe de l’Humanité, et Pierre Vidal-Naquet publia en 1963 La raison d’état (2) où une grande partie des documents secrets que j’avais photographiés figurent.

C’est par l’intermédiaire d’Edouard Depreux, responsable du PSU, que je pus rencontrer Pierre en 1963. Immédiatement, le courant passa entre nous. Je découvris un homme chaleureux, d’une grande rigueur scientifique. Avec lui, en le notant sur mon édition de La raison d’état de 1963, j’ai coché les documents qu'il a reproduits dans ce livre et dont il avait eu connaissance par mes photographies. En tout neuf documents parmi les vingt-deux que Pierre Vidal-Naquet a reproduits dans son livre (3).

J’eus une relation de compagnonnage intellectuel avec lui. Ainsi, en 1978, je fus très fier de lui offrir un exemplaire de mon mémoire de DESS de psychologie clinique, qui traitait de la torture.

Ensuite, et encore aujourd’hui, je fus de toutes les luttes syndicales, politiques, et sociétales. Dans ce parcours militant, j’adhérais à la LDH voilà quelques décennies. Je fus même responsable de la fédération du Gard plusieurs années. Je suis membre de l'Association des anciens appelés en Algérie et leurs ami(e)s contre la guerre (4acg).

Pour conclure, voici les deux notes de service qui sont restées gravées dans ma mémoire, que je n’ai pas eu le temps de photographier :  


-  du général Massu, document tamponné « secret » mais largement diffusé dans l'armée où il expliquait les différentes techniques à employer lors d’«interrogatoires poussés » : a) pressions psychologiques et menaces ; b) coups de poing ou de pieds ; c) utilisation de la « gégène » ou du courant 110 volts ; d) baignoire ou seau.  

- du général Salan, alors qu’il était commandant en chef en Algérie. Elle comporte une phrase toute simple : « J’ordonne, que lors d’opérations, soient neutralisés sur place, tous les PAM ». Traduction de ce langage militaire : «j’ordonne de tuer sur place tous hommes pris les armes à la main ». En quelque sorte, il s’agit d’une directive ordonnant et autorisant la « corvée de bois ».  

Ces notes de service ont continué à être appliquées dans le Secteur de Batna que j’ai quitté en août 1961, avec tout ce qu’elles impliquaient comme crimes de guerre. 


 

  Alors chiche, je mets au défi quiconque, historien-nes, responsables de nos institutions ou simples citoyens, de retrouver  dans les archives militaires françaises ces deux notes de service et de les rendre publiques.  

  C’est un impératif pour l’histoire de notre pays, pour la défense et le respect de nos valeurs républicaines. 


(1) Voir les recours qui ont dû être déposés au Conseil d’Etat pour obtenir la décision importante de sa part du 2 juillet 2022, CF Catherine Teitgen-Colly, Gilles Manceron et Pierre Mansat, Les disparus de la guerre d’Algérie suivi de La bataille des archives (2018-2021), L’Harmattan, 2021. 

(2) Pierre Vidal-Naquet, La raison d’état, Editions de Minuit, 1963. Réédité par les éditions La Découverte en 2002.

(3) Il s’agit des documents qui figurent dans l’édition de La Raison d’état, Editions de Minuit, 1963, aux pages suivantes : un communiqué du ministre des Armées Maurice Bourgès-Maunoury du 15 mars 1957, page 107 ; une note de service du général Massu du 19 mars 1957, page 109 ; une note de service du colonel Trinquier et du R.P. Delarue d’avril 1957, pages 112 à 122 ; un témoignage diffusé par la SAS d’Orléanville sur le camp de Paul-Cazelles, page 123 ; une directive du ministre résidant en Algérie, Robert Lacoste, du 12 août 1957, page 185 ; un arrêté du lieutenant-colonel Barada, du 25 janvier 1959, page 235 ; une circulaire du colonel Renoult du 14 août 1959, page 241 ; une circulaire du ministre des Armées Pierre Messmer du 18 juillet 1960 diffusée par le commandant du secteur de Batna le 11 avril 1961, page 276 ; le rapport du lieutenant Chesnais de juin (?) 1961, page 288.

Source : Source : https://blogs.mediapart.fr/histoire-coloniale-et-postcoloniale/blog/080322/un-ancien-appele-en-algerie-temoigne-des-ordres-de-torturer-et-tuer-les-pri 

 

 

« Tout le monde a le cul merdeux. C’est pour ça qu’on n’en parle pas, de cette guerre » : Jacques Inrep, un ancien d’Algérie face à soixante ans de non-dits

« Tout le monde a le cul merdeux. C’est pour ça qu’on n’en parle pas, de cette guerre » : Jacques Inrep, un ancien d’Algérie face à soixante ans de non-dits

« Tout le monde a le cul merdeux. C’est pour ça qu’on n’en parle pas, de cette guerre » : Jacques Inrep, un ancien d’Algérie face à soixante ans de non-dits

Jacques Inrep, chez lui à Bouillargues (Gard), le 25 janvier 2022. BAPTISTE DE VILLE D'AVRAY POUR M LE MAGAZINE DU MONDE

Envoyé en Algérie en 1960, Jacques Inrep en est revenu brisé, hanté par les horreurs d’une guerre qui ne disait pas son nom. L’ouvrier devenu psychanalyste, 82 ans, a su trouver les mots pour panser ses blessures. Mais contrairement à lui, la plupart des vétérans restent prisonniers d’un silence mortifère. 

Après avoir passé quinze mois en Algérie, plongé au cœur de cette guerre que les discours officiels édulcoraient encore en « opérations de maintien de l’ordre », au mieux en « événements », Jacques Inrep est rentré le 17 août 1961 chez lui, à Mieuxcé, près d’Alençon, dans l’Orne. Il a 22 ans. Michel, son frère cadet, venu le chercher à la gare du Mans en Traction Avant, l’a conduit à l’hôtel-restaurant que tenaient ses parents.

Les vacanciers emplissaient l’établissement. Au cœur de l’été, il flottait un air de villégiature. Jacques s’est mis au lit en arrivant et a dormi vingt-six heures d’affilée. A son réveil, la famille a organisé une petite fête. Le champagne a été débouché. Une cantatrice a poussé un air d’opéra. Marie, la mère, s’est réjouie de revoir son fils en forme, amaigri mais bronzé.

Les questions des amis ont commencé à fuser. « Est-ce vrai qu’ils ne mangent pas de boudin là-bas ? » « Et que les femmes n’ont pas de poil à la zigounette ? » Que répondre à ça ? C’était aussi de sa faute, cette totale incompréhension : il avait tartiné des lettres lénifiantes aux siens, soucieux de les rassurer sur son sort. Il n’est qu’à son frère Michel que Jacques décrivait crûment la guerre du soldat Inrep.

Pour lui, elle a débuté en mai 1960 à Batna, au cœur des Aurès. Incorporé notamment dans un commando de reconnaissance avancée, l’appelé a subi plusieurs embuscades et vécu cinq attentats – quatre commis par des indépendantistes du Front de libération nationale (FLN) et par le Front Algérie française, prémices de l’Organisation de l’armée secrète (OAS). Il a découvert un garde champêtre berbère égorgé – le « sourire kabyle », disait-on alors – car soupçonné d’être un indicateur de l’armée française. Surtout, surtout, il a entendu hurler, la nuit, quand se taisait le bruit de la rue, que cessait le vacarme des camions, les prisonniers qu’on torturait à la gégène.

Abandonnés par l’armée face à une société indifférente

Et voilà qu’à son retour on lui parlait de cochonnailles et de poils pubiens… « Toutes ces questions tellement connes, ça m’a écœuré, se souvient Jacques Inrep. J’ai cassé une chaise et je suis sorti de la salle du restaurant. » René, son père, l’a rejoint dehors. « Il ne faut pas leur en vouloir, a-t-il tenté de le consoler. Ils ne peuvent pas comprendre. » René avait connu le même désarroi face à ceux de l’arrière, quarante-cinq ans plus tôt. Pendant la guerre de 14-18, il avait été blessé lors de la bataille de la Somme en 1916 et gardait des séquelles des gaz. Yves, le grand-père, un ancien poilu lui aussi, avait laissé une jambe quelque part sur le front. « Maintenant, tu fais partie de la tribu », a résumé le patriarche. La tribu de ceux qui ont fait la guerre. Eux comprenaient, mais les autres…

Les retrouvailles avec ce pays in­souciant, qui n’avait que faire de ce qui se passait sur l’autre rive de la Méditerranée et avait déjà passé par pertes et profits cette sale guerre, ont donc été pénibles. Pour lui comme pour tant d’autres appelés d’Algérie. L’incompréhension, l’ignorance, l’indifférence les ont condamnés au mutisme. Soixante ans après les accords d’Evian, scellant la fin des hostilités le 18 mars 1962, c’est à une génération du silence qu’émarge Jacques Inrep. Il dit pourtant les reconnaître, les flairer dans la rue, ses pairs. A leur âge, bien sûr. Mais aussi à un regard, une attitude. « Je me dis : “Toi, t’étais là-bas.” »

Un jour, alors qu’il se promenait avec son frère rue aux Sieurs, l’artère commerçante d’Alençon, un pot d’échappement a claqué. « J’ai tenté de jeter mon frère au sol pour le protéger. » « L’Algérie, c’est fini », l’a engueulé Michel. Si seulement… 

« Je suis revenu bien broyé. » Dans sa maison de Bouillargues, près de Nîmes, où il a posé ses valises après d’incessants déménagements, Jacques Inrep, 82 ans, raconte son histoire d’une voix lente, dépourvue d’émotion. Ils ont maintenant soixante ans, ces souvenirs. Le temps cautérise. Son métier aussi. Jacques Inrep a été infirmier psychiatrique puis psychanalyste. De quoi aider à comprendre, si ce n’est à expliquer. Contrairement à tant d’autres, parmi le 1,7 million de soldats envoyés en Algérie cadenassés à jamais dans leur détresse et une mémoire qui les ronge, il a pu identifier ce qui lui arrivait. Il a posé un diagnostic, mis un nom scientifique sur son état : stress post-traumatique.

Bien connu aujourd’hui, le trouble était, dans les années 1960, ignoré de lui comme de ses camarades et, plus grave, négligé par l’armée française, qui avait relâché les vétérans dans la nature sans aucun suivi. Des estimations, établies en 2000, quarante ans après les faits, concluaient que 350 000 anciens appelés souffraient toujours de troubles psychiques, notamment d’insomnies et de cauchemars.

Longtemps, l’ex-soldat s’est réveillé la nuit, en sursaut et en sueur, cherchant frénétiquement sa mitraillette sous l’oreiller. Un jour, alors qu’il se promenait avec Michel rue aux Sieurs, l’artère commerçante d’Alençon, un pot d’échappement a claqué. « J’ai tenté de jeter mon frère au sol pour le protéger. » « L’Algérie, c’est fini », l’a engueulé Michel. Si seulement…

Le soldat réfractaire

A son retour, Jacques Inrep a tenté de se dépatouiller comme il a pu avec ce fardeau. Il a commencé à mener une vie de patachon en Normandie. Il avait rompu avec sa fiancée avant de partir. Plutôt beau gosse, cheveu dru et brun, fine moustache, tel qu’il apparaît sur les photos d’époque, il s’est mis à collectionner les conquêtes féminines. « Je recherchais quelque chose de l’ordre de la vie », résume-t-il. Mais celui qui, avant sa mobilisation, passait pour timide et évitait les bagarres au bal de La Ferrière-Bochard avait désormais pris goût à l’affrontement et même à la castagne. « J’étais devenu beaucoup plus agressif, se souvient-il. Ma famille, mes amis m’ont trouvé changé. »

Avant de partir en Algérie, Jacques Inrep n’était guère engagé politiquement. « Vaguement de gauche », résume-t-il, suivant en cela une longue tradition familiale. Cette guerre qu’on veut lui infliger, il y est opposé par principe mais pas jusqu’à risquer la prison en tant qu’insoumis. Il se promet juste de ne jamais tirer sur un maquisard. Au fond, cette vie de soldat, ce parfum de plein air et d’aventure ne lui répugnent pas entièrement.

« Si les gens ne parviennent pas à parler de ce qu’ils ont vécu, c’est qu’il y a en permanence ça qui traîne : l’armée française a torturé à tour de bras. » Jacques Inrep 

Ces illusions ne résistent guère. Il est envoyé au pays des Chaouis, un des principaux foyers indépendantistes à l’est du pays, précédé d’une réputation de forte tête acquise dès ses classes à Toul, en Meurthe-et-Moselle. Ce pedigree de réfractaire ne sera jamais démenti par la suite et le ­suivra dans son dossier, d’affectation en affectation. « J’étais la patate chaude qu’on se refilait », dit-il. A Batna, son expérience algérienne commence par l’accompagnement des cercueils plombés des soldats morts au ­combat et renvoyés en métropole. Un jour, il a ainsi rendu les honneurs à neuf « gus », comme s’appelaient eux-mêmes les soldats.

La réalité du colonialisme, la misère des populations algériennes lui sautent au visage, le minent à chaque fois qu’il pénètre dans un village. Il constate le racisme de nombre de pieds-noirs, doit menacer avec son arme un fermier : l’homme refuse l’eau de son puits aux conscrits qui protègent pourtant ses récoltes. L’alcoolisme des chambrées, l’angoisse et l’ennui qu’on noie dans la bière le désespèrent. Il est sans cesse en révolte contre l’autorité. Les punitions pleuvent. Il se retrouve ainsi à casser des cailloux sur une route en plein mois de juin, la boule à zéro.

Lanceur d’alerte contre la torture

Le putsch des généraux, en 1961, le fait carrément basculer. Dans la nuit du 21 au 22 avril 1961, des généraux français opposés à l’indépendance de l’Algérie s’emparent du pouvoir à Alger. Avec d’autres soldats de la zone du Sud constantinois, Jacques Inrep s’oppose aux séditieux et remet dans l’avion l’officier putschiste qui venait les convertir. Ce qui lui vaut de posséder dans ses archives un mot de remerciement du général de Gaulle. L’autodidacte formé par la lecture de la revue Les Temps modernes de Sartre, le soldat qui emportait toujours un roman d’Ernest Hemingway ou de Graham Greene dans son treillis est définitivement convaincu de l’inanité de cette guerre.

L’usage de la torture le révulse. « J’ai découvert que ce que je pensais être les errements de quelques-uns étaient en fait un système organisé. » A Batna, il a vu la cave où se pratiquaient les interrogatoires. Il refuse d’y participer. Son copain Jeannot aussi : après avoir assisté à une séance comme secrétaire, cet ancien boxeur, un dur à cuire qui avait cogné un supérieur, a dit à son chef que ce n’était pas pour lui.

Ils n’étaient pas les seuls à s’être révoltés, insiste Jacques Inrep. « Si les gens ne parviennent pas à parler de ce qu’ils ont vécu, c’est qu’il y a en permanence ça qui traîne : l’armée française a torturé à tour de bras », explique-t-il. En Algérie, Jacques Inrep pousse plus loin l’insurrection morale. Affecté dans un bureau, il photographie, avec son petit appareil de marque Foca, des documents prouvant l’utilisation de cette pratique à grande échelle et sur ordre de la haute hiérarchie. Il sait qu’il risque la cour militaire. Il reviendra en France avec deux pellicules qui seront utilisées par l’historien Pierre Vidal-Naquet dans un livre paru en 1962 aux Editions de Minuit, La Raison d’Etat.

« Le lundi, il s’est pendu »

A peine rentré, Jacques Inrep s’engage au Parti socialiste unifié (PSU), une formation qui a toujours soutenu l’indépendance du peuple algérien. Ayant raté son brevet, n’ayant en poche que le certificat d’études, il cherche du travail. En ces temps de « trente glorieuses » et de plein-emploi, ce n’est pas le plus dur. On lui propose de reprendre son poste dans l’administration, au bureau des permis et des cartes grises, dans le service où il était entré à la fin d’une scolarité bâclée. « Je n’avais pas envie de finir ma vie dans un bureau. J’ai fait le choix de travailler en usine. »

Il entre chez Singer, à Alençon, comme ouvrier. Il est délégué CGT de la fabrique de machines à coudre qui compte 350 employés. Il y a là beaucoup d’anciens appelés. Une première fois, on lui signale que l’un d’eux déraille. A son poste de travail, dehors, l’ouvrier parle aux avions qui traversent le ciel. A la demande du chef du personnel, un ancien du contingent comme lui, le délégué syndical conduit son collègue dans un hôpital psychiatrique, où il est placé quinze jours sous neuroleptiques.

Jacques Inrep emmène deux autres copains dans ce même hôpital. Une femme médecin lui propose alors de travailler comme infirmier. Il accepte. Dans les années qui suivent, il croisera dans les couloirs nombre de patients alcooliques ou violents. Ils ont en commun d’avoir fait la guerre d’Algérie. Il se souvient particulièrement de l’un d’eux : « On m’avait dit qu’il montrait des photos pornos aux infirmières. » Jacques Inrep demande au malade de les lui montrer. « Il a sorti les photos et j’en ai pris plein la gueule. C’étaient des Algériennes nues qu’exhibaient deux ou trois soldats, des prisonnières qu’on torturait. »

L’infirmier se met en colère, exige que l’ancien appelé se débarrasse des clichés. Le coupable s’exécute. Les soignants, écœurés, le renvoient chez lui. Il revient spontanément le dimanche suivant. « L’interne de garde l’a foutu à la porte. Le lundi, il s’est pendu. » Pour la première fois, la voix de Jacques Inrep se fêle : « Même encore maintenant, je me dis qu’on a fait une faute. » Et puis une colère sourde éclate. « Tout le monde a le cul merdeux, résume-t-il. C’est pour ça qu’on n’en parle pas, de cette guerre. »

La théorie de l’obéissance aveugle

Parallèlement à son travail d’infirmier, il entame des études de psychologie dans les années 1970. Il découvre l’expérience de Stanley Milgram, qui a théorisé l’obéissance aveugle, jusqu’au-boutiste, intolérable, que peut accepter un individu soumis à une autorité. Il a vu ce phénomène à l’œuvre à Batna. Parmi les plus assidus aux interro­gatoires figuraient deux paysans, un imprimeur de la CGT et un religieux.

« Ils n’étaient pourtant pas spécialement des pervers ou des sadiques. » Ils acceptaient pourtant d’être des tortionnaires. Dans le cadre de son DESS, Jacques Inrep consacre son mémoire à la privation sensorielle comme technique de torture. Après dix années de psychanalyse, où le vécu algérien « est revenu de manière très violente », il devient à son tour psychanalyste, au début des années 1980.

L’ancien soldat est retourné deux fois en Algérie, la première en 1973 avec des jeunes du PSU. Il a échangé avec des anciens maquisards du FLN et a été chaleureusement accueilli. Ce fut un réconfort. Comme l’ont été pour d’autres la Fédération nationale des anciens combattants en Algérie, Maroc et Tunisie (FNACA), une association d’entraide qui revendique encore 350 000 membres.

Le vétéran n’y a adhéré que tardivement, au début des années 1980, et a participé à quelques-unes de leurs agapes. « Cela rassemble des gens meurtris. Il y a là des garagistes, des avocats, des enseignants… Les gens se retrouvent dans une joyeuse ambiance. C’est un mélange de fraternité et de biture. » On y parle de tout sauf de la guerre. Lors d’une réunion, le témoin se souvient d’un participant qui s’était imprudemment lancé à raconter la sienne. Les autres, son épouse en tête, l’avaient rabroué. Ne pas réveiller les douleurs enfouies. Le silence toujours, comme une bulle protectrice.

La sortie du silence, la guérison impossible

Au tournant des années 2000, un article de la journaliste Florence Beaugé sur la pratique de la torture en Algérie paru dans Le Monde agit comme électrochoc. Jacques Inrep se décide alors à parler. Il témoigne lors d’une émission de France Culture, ce qui lui vaut intimidations, coups de téléphone injurieux et lettres anonymes. Puis il publie un récit couché sur le papier dix ans plus tôt, comme une thérapie personnelle. Après bien des refus d’éditeur, signe que la société était encore réticente à entendre cette parole, le livre est publié confidentiellement sous le titre : Soldat, peut-être… tortionnaire, jamais ! (Editions Scripta, 2003). Plus récemment, il a retrouvé son copain Jeannot mais l’a à peine reconnu dans l’homme fracassé qu’il avait en face de lui. Ils ne se sont plus revus.

Le 26 août 1960, à Batna, un adolescent a lancé un engin explosif sur un marché, au passage d’une patrouille de soldats dont Jacques Inrep faisait partie. L’attentat a fait cinq morts et une trentaine de blessés, tous algériens. L’homme qui était devant lui l’a protégé. Et fut déchiqueté. « Il y a un trou d’une demi-heure dans ma mémoire », raconte le rescapé. Il se souvient comme dans un songe d’être en train de ramasser les blessés, d’évacuer un gamin en pleurs. Puis de son errance dans un hôpital, couvert du sang des autres. Il se rappelle avoir enterré dans une haie de laurier un doigt trouvé sur place.

Cinquante-cinq ans plus tard, quand se sont produits les attentats de Charlie Hebdo, la prise d’otage de l’Hyper Casher, puis le massacre du Bataclan, tous ses souvenirs du 26 août 1960 sont brusquement remontés. « Je me suis mis à chialer. » Décidément, l’oubli reste interdit, la guérison impossible. Jacques Inrep touche de la France une pension d’ancien combattant : 600 euros par an.

Source : « Tout le monde a le cul merdeux. C’est pour ça qu’on n’en parle pas, de cette guerre » : Jacques Inrep, un ancien d’Algérie face à soixante ans de non-dits



« Tout le monde a le cul merdeux. C’est pour ça qu’on n’en parle pas, de cette guerre » : Jacques Inrep, un ancien d’Algérie face à soixante ans de non-dits

 

Le 7 avril 2014 je mettais en ligne un article concernant Jacques Inrep (lien ci-dessous). En relisant cet article j'ai constaté que Jacques Cros avait mis en ligne sur son site un article concernant aussi Jacques Inrep. Si vous cliquez sur le lien vous pourrez mieux prendre connaissance de cet appelé pour la sale guerre d'Algérie.

Michel Dandelot

 

« Tout le monde a le cul merdeux. C’est pour ça qu’on n’en parle pas, de cette guerre » : Jacques Inrep, un ancien d’Algérie face à soixante ans de non-dits

Guerre d’Algérie : Jacques Inrep, le parcours d’un combattant traitant du traumatisme "Heureusement beaucoup ont pu s'en sortir" *** En complément l'article de Jacques Cros - BLOG DE MICHEL DANDELOT (over-blog.com) 

 

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C
J'étais en contact avec Jacques Inrep. Je l'avais hébergé lorsqu'il était venu animer un conférence au cercle populaire Joseph Lazare  Il se manifestait assez souvent lorsque je mettais en ligne un document sur mon compte Facebook. Mais ce n''était plus le cas depuis quelque temps.<br /> Mes condoléances o tous ceux que ce deuil affecte. 
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M
Commentaire d’Henri POUILLOT<br /> Très joli reportage !!!<br /> J'appréciais beaucoup Jacques, et à chaque rencontre on avait toujours de longues discussions.<br /> Henri POUILLOT Site www.henri-pouillot.fr
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C
Nous avions accueilli Jacques Inrep au cercle populaire Joseph Lazare à Béziers. C'était il y a plusieurs années.<br /> L'affectation qu'il avait eue pendant la guerre d'Algérie l'avait mis en contact avec des documents "secret défense" qui lui avaient permis de participer à la campagne visant à démontrer que la torture était  une pratique généralisée connue et même en quelque sorte généralisée par l'armée française.<br /> Jacques Inrep n'avait pas craint de prendre des risques en photographiant et permettant la diffusion de certaines pièces révélétrices.
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G
Excellente L'Histoire de Jacques INREP. J'étais à cette époque-là à Batna, 4e RCA, Quartier FORNIER, puis, après la putsch des Généraux j'ai été affecté sur la ligne "Morice", Porte d'Aïn Zana jusqu'au 6 mars 1962 où j'ai terminé MDL ...<br /> Très amicalement, <br /> Gilbert de Pertuis
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G
Témoignage saisissant de Jacques Inrep. Il va troubler voire dérouter plus d’un lecteur : c’était l’objectif et je considère qu’il a été atteint. La verdeur du vocabulaire, la violence (et parfois la bassesse) des scènes émaillant le récit tendent à rendre compte d’une guerre interminable, cruelle, inutile, absurde. Personne ne sortira indemne de ce propos valorisé par l’habillage du journaliste.<br /> Bravo à Jacques Inrep et au « Monde » pour cet article qui fait du bien au moment où certains célèbrent, ici ou là, le centenaire de la naissance d’Hélie Denoix de Saint Marc, tâcheron du putsch dit des généraux en avril 1961.
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