
Après France-Maroc
des agressions racistes
et une responsabilité écrasante
pour l’extrême droite

Mercredi soir à Paris, après le match entre la France et le Maroc. (JULIEN MATTIA/Anadolu Agency via AFP)
Mercredi soir, des hordes de fachos chauffées à blanc se sont déployées partout pour en découdre physiquement en hurlant des slogans racistes. Une soirée effroyable à mettre en parallèle avec les discours de certains leaders politiques.
Même dans nos pires cauchemars nous ne pensions pas devoir consacrer un éditorial à des événements qui évoquent des heures sombres de l’histoire. Nous alertons depuis longtemps, pourtant, sur le danger de voir se reformer en France des groupes issus de l’extrême droite, prêts à passer à l’acte à la moindre occasion. Celle-ci s’est présentée mercredi soir à l’issue du match France-Maroc, qui s’était pourtant déroulé dans un respect mutuel exemplaire sur le terrain, dans les gradins et au cœur de nombreux bars. Chauffées à blanc par tous ceux qui, depuis quelques jours, prédisaient de possibles débordements du côté des supporteurs marocains (y compris au ministère de l’Intérieur et dans certains médias), des hordes de fachos se sont déployées ici ou là dans l’Hexagone pour en découdre physiquement en hurlant des slogans racistes.
A Paris, si la police n’était pas intervenue, la situation aurait pu dégénérer de façon gravissime : une bande violente d’une quarantaine de personnes a été interpellée en possession de poings américains, de matraques ou clés à molette. Idem dans d’autres villes de France et notamment à Lyon, où les groupes identitaires ne cessent de se reformer malgré leur dissolution. On ne pointera jamais assez la responsabilité écrasante des leaders d’extrême droite dans ces dérives. A commencer par Eric Zemmour qui, depuis un bon moment, attise la haine de toutes celles et tous ceux qui ne sont pas blancs. Mais aussi Marine Le Pen et Jordan Bardella qui, même s’ils ont policé leur discours, désignent en continu les étrangers comme la source de tous les maux du pays. Et d’ailleurs, les a-t-on entendus condamner les violences commises mercredi soir ? Rien. Silence radio. Souvenons-nous de la saillie raciste du député RN Grégoire de Fournas, le 3 novembre à l’Assemblée nationale, elle ne venait pas de nulle part. La haine du Noir et de l’Arabe reste profondément gravée dans l’ADN de l’extrême droite, il faut toujours l’avoir en tête. Et refuser de céder un pouce d’espace sur ce terrain-là.
Décryptage
Extrême droite : une histoire sémantique
des «ratonnades»
L’expression raciste, qui désigne des expéditions punitives contre des Arabes, a émergé dans le contexte de la guerre d’indépendance algérienne, rappelle l’historienne Sylvie Thénault.

Des manifestants pour l'indépendance de l'Algérie, arrêtés par la police à Paris, le 17 octobre 1961. (Fernand Parizot/AFP)
Au coup de sifflet final de France-Maroc en Coupe du monde mercredi soir, plusieurs grandes villes de France ont connu des tentatives de manifestations violentes envers des supporteurs marocains. Des personnalités politiques de gauche, telle que Marine Tondelier, la toute nouvelle secrétaire générale d’Europe Ecologie-les Verts, et Mathilde Panot, la patronne des députés La France insoumise à l’Assemblée nationale, ont dénoncé ce qui pourrait s’apparenter à des «ratonnades», soit des expéditions punitives orchestrées par des groupuscules d’extrême droite comme à Paris, Nice, Lyon ou Nantes. «Ratonnade», pourquoi ce terme et d’où vient-il ?
«C’est une vieille expression qui a aujourd’hui une dimension dénonciatrice et antiraciste, même si elle peut aussi être revendiquée par l’extrême droite pour se vanter de ses actions violentes à l’égard des Arabes ou des Nord-Africains», explique à Libération Sylvie Thénault, directrice de recherche au CNRS, spécialiste de la colonisation française en Algérie et de la guerre d’indépendance algérienne. Selon l’historienne, qui a publié les Ratonnades d’Alger, 1956 (Seuil, 2022), le phénomène est une pratique consubstantielle au colonialisme de peuplement. Les auteurs sont souvent de jeunes hommes agissant en petits groupes.
«Le mot “ratonnades” est utilisé pour la première fois à l’écrit par le journaliste Paul Gérin en 1958 pour désigner des violences commises deux ans plus tôt par les Français d’Algérie sur les Algériens lors des obsèques d’Amédée Froger, un leader de l’Algérie française tué par les nationalistes dans un attentat, souligne la chercheuse. Le 29 décembre 1956, à Alger, des Français ont chassé, blessé et tué des Algériens, ils ont saccagé des magasins leur appartenant, sur le passage du cortège funèbre.»
Le mot arrive en métropole en 1961 où il sert à décrire des agressions sur les Algériens de la part des forces de l’ordre. L’évènement le plus connu étant le massacre du 17 octobre 1961, une répression meurtrière, par la police française, d’une manifestation d’Algériens boycottant le couvre-feu instauré par Maurice Papon et organisée à Paris par la fédération de France du FLN, dans un contexte de guerre d’indépendance algérienne. Le terme «ratonnade» est également employé pour parler de la vague de meurtres et de violences racistes de 1973 à l’encontre d’immigrés maghrébins et commis par des Français rapatriés d’Algérie.
Avant cela, «au XVIIIe siècle, le mot “raton” recèle une dimension affectueuse et aujourd’hui désuète, rappelle Sylvie Thénault. Pour dire mon “petit garçon”, on disait mon “raton”». Il devient ensuite péjoratif dans l’argot du XIXe siècle : «A partir de ce moment-là, poursuit l’historienne, “raton” désigne un enfant entraîné à voler. Ce n’est que dans l’entre-deux-guerres qu’il devient une insulte raciste et animalisante pour désigner les Musulmans, les Arabes ou les Nord-Africains.»
