
« Je constate que Benjamin Stora et son homologue algérien Abdelmadjid Chikhi sont d’accord sur un point : pas question d’écrire une histoire commune. Je pose une seule question qui m’intéresse vraiment : la France officielle reconnaîtra-t-elle un jour ses crimes d’Etat, de guerre et contre l’humanité lors de la colonisation de l’Algérie qui a duré 132 ans terminée par la SALE guerre d’indépendance de près de 8 longues années ? Et j'ajoute ce qu'écrit si souvent mon camarade Jacques Cros n'oubliez pas les appelés du contingent dont l'histoire semble occultée..." il écrit :
« Un point qui concerne plus précisément la France c’est le sort qu’elle a fait subir aux jeunes qui ont eu 20 ans à cette époque. Ils ont ainsi perdu de longs mois de leur jeunesse quand ce n’est pas pire. Et là il y a, c’est notoire, carence dans l’organisation qui est censée les représenter »
Michel Dandelot
Guerre d’Algérie: « pas question d’écrire une histoire commune » (Benjamin Stora)
10 août 2020 Par Agence France-Presse
Il n’est « pas question d’écrire une histoire commune de l’Algérie », dans le cadre de la mission qui lui a été confiée par l’Elysée pour favoriser une réconciliation franco-algérienne, affirme lundi l’historien français Benjamin Stora dans une interview à un média algérien.
Il n’est « pas question d’écrire une histoire commune de l’Algérie », dans le cadre de la mission qui lui a été confiée par l’Elysée pour favoriser une réconciliation franco-algérienne, affirme lundi l’historien français Benjamin Stora dans une interview à un média algérien.
M. Stora a été chargé par le président français Emmanuel Macron de « dresser un état des lieux juste et précis du chemin accompli en France sur la mémoire de la colonisation et de la guerre d’Algérie ».
Dans une démarche parallèle, le président algérien Abdelmadjid Tebboune a nommé un spécialiste, Abdelmadjid Chikhi, directeur général des archives algériennes, pour mener un travail de « vérité » sur les questions mémorielles entre les deux pays.
« Dans la mission confiée par le président français, Emmanuel Macron, je dois remettre un rapport faisant un état des lieux sur l’histoire des rapports entre la France et l’Algérie », explique Benjamin Stora, dans une interview au quotidien francophone Le Soir d’Algérie.
« Il n’est pas question d’écrire une histoire commune de l’Algérie, mais d’envisager des actions culturelles sur des sujets précis, à déterminer, comme par exemple les archives ou la question des disparus », souligne l’historien.
Dans un récent entretien avec l’AFP, M. Chikhi a lui aussi estimé qu’« il ne s’agit pas d’écrire l’Histoire » mais « de voir comment amener les deux pays à gérer leurs mémoires ».
Dans la même interview, Benjamin Stora, qui a été critiqué pour avoir une vision « partiale » de la guerre d’Algérie, attribue les attaques dont il a fait l’objet aux « héritiers des ultras de l’Algérie française qui n’ont jamais accepté l’indépendance ».
« La bataille pour la décolonisation des imaginaires est une entreprise de longue durée », observe-t-il.
Né en 1950 à Constantine en Algérie, Benjamin Stora est l’un des spécialistes les plus réputés de l’histoire de l’Algérie, en particulier de la guerre (1954-1962) qui déboucha sur l’indépendance du pays.
Selon l’historien Fouad Soufi, les documents relatifs à la colonisation constituent « un héritage à partager » et les restitutions devraient être étudiées au cas par cas.

Une personne consulte des tracts distribués par l’armée française pendant la guerre d’Algérie, dans une salle du service historique de l’armée de terre du fort de Vincennes, en 2001. DANIEL JANIN / AFP
Fouad Soufi est un historien et archiviste algérien, chercheur au Centre de recherche en anthropologie sociale et culturelle (Crasc) d’Oran et ancien sous-directeur à la Direction générale des archives nationales d’Algérie. Alors que Paris et Alger ont récemment amorcé un dialogue sur la mémoire franco-algérienne, il estime que la question des archives, l’un des volets du litige entre les deux pays, devrait être appréhendée à travers le concept de « patrimoine commun ».
Le problème mémoriel n’est pas, à mon avis, un contentieux aussi grave qu’il n’y paraît. Encore faut-il que chacun écrive sa part d’histoire et que celle-ci soit acceptée par l’autre. Il faut bien commencer par arrêter ce conflit. Toute démarche qui va dans le sens de l’échange, de l’ouverture, est respectable.
« Ce qui s’écrit en Algérie relève souvent plus de la mythologie que d’une vision académique de l’histoire. »
Les historiens algériens qui regardent cette période de manière objective, comme un problème d’histoire et non comme un problème politique, sont très mal vus. Il y a du chemin à parcourir avant qu’ils ne fassent leur place. Entre le volume de pages qui s’écrivent en France sur cette histoire commune et ce qui s’écrit en Algérie, le déséquilibre est trop grand pour qu’on arrive à quelque chose. Ce qui s’écrit chez nous relève encore souvent plus de la mythologie que d’une vision académique de l’histoire. En France aussi, ce travers existe, mais il n’est pas majoritaire. Les historiens français nous ont montré qu’ils étaient capables d’avoir une vision objective et saine de cette histoire. De notre côté, malheureusement, les conflits historiographiques ont été mêlés à la politique. Il s’agit souvent plus de conflits internes que de conflits avec la France.
La question des archives est le nœud gordien de toute cette affaire. La régler reviendrait à admettre, côté algérien, que la guerre de libération nationale, c’est de l’histoire, un objet qu’il faut appréhender comme événement historique. Et côté français, ce serait reconnaître que l’Algérie est un autre pays, un pays comme un autre.
Où s’arrête la souveraineté et où commence la gestion ? On ne peut pas « gérer » sans avoir une relation avec la « souveraineté ». Je fais partie de ceux qui disent : « On commence par reconnaître que ces archives sont nées en Algérie. Elles n’ont de sens que par rapport à l’Algérie. Elles ne peuvent que rester en Algérie. » Et là il n’y a ni souveraineté ni gestion. Ensuite, ce qui me paraît le plus important, c’est de revenir au concept de « patrimoine commun » qui intéresse autant les Français que les Algériens. Dans ces conditions, les restitutions devraient être étudiées au cas par cas, par fonds, par séries et même par sous-séries.
« La plus belle leçon qu’on pourrait donner au monde, ce serait d’admettre que ces archives sont à la France et à l’Algérie. »
Bien sûr, cela contredirait le principe archivistique fondamental de « respect des fonds ». Je pense personnellement que ce principe peut être dépassé par celui de « bien commun », de « bien culturel commun » que l’on peut partager. Il y a des fonds, de gestion comme de souveraineté, qui intéressent en priorité les Français, et d’autres qui intéressent en priorité les Algériens. L’ensemble de ces fonds constituent un bien ou un patrimoine commun. Il s’agit d’un héritage à partager entre héritiers. Au plan archivistique, cela semble compliqué, mais c’est ce que le Danemark a fait avec l’Islande, puis avec les îles Feroé et le Groenland. Il n’y a pas eu de drames.
La plus belle leçon qu’on pourrait donner au monde, ce serait d’admettre que ces archives sont à la France et à l’Algérie, qu’elles sont à l’Algérie et à la France.
Quand la France, sous François Mitterrand, avait proposé ce principe de « patrimoine commun », j’étais à l’époque un peu radical – ce devait être la jeunesse – et je soutenais : « Oui, bien commun, mais les originaux rentrent chez nous et vous gardez les copies. » Maintenant, je pense qu’il faut en discuter, on peut utiliser positivement ce bien commun. On peut se mettre d’accord autour de dossiers à régler au cas par cas. Car si on prend l’option de faire des copies, on en a pour un siècle.
Bien sûr, si des historiens français doivent venir consulter des archives en Algérie, ils doivent pouvoir le faire sans passer par un système bureaucratique qui n’a d’autre objet que de fermer l’accès aux archives. Déjà, les historiens algériens rencontrent des difficultés. Ils se plaignent. On ne leur dit jamais « non », mais plutôt « on ne trouve pas ». Les historiens français qui sont venus ici ont eu plus de facilités. J’en suis heureux pour eux, d’autant qu’ils ont réalisé de bons travaux.
C’est difficile. Il leur faut obtenir un visa et financer des déplacements à Aix-en-Provence, siège du Centre des archives d’outre-mer, ou à Vincennes pour les archives militaires. Cela coûte, c’est compliqué. Mais, à ma connaissance, ils ont obtenu ce qu’ils ont demandé.
Il faut bien que ça s’arrête. Ça fait quand même soixante ans que ça dure. Il faut bien un jour se regarder en face et se dire : « Les gars, calmons-nous, la guerre est finie. » Alors, bien sûr, c’est difficile pour des victimes qui ont tout perdu, leur maison, parfois leurs parents ou leurs enfants. Mais la souffrance des uns ne doit pas faire oublier la souffrance des autres. Là aussi, c’est une souffrance commune due à une guerre. On ne peut pas continuer de mépriser les uns ou les autres.
J’ai l’impression que M. Tebboune a « souhaité » ces excuses sans grande conviction. Oui, demandons des excuses, ça ne mange pas de pain. On peut aussi demander des excuses globalement à l’Europe. Après on demandera globalement des excuses au capitalisme puis au communisme et même à l’islamisme. Mais alors il faudra demander des excuses à l’histoire mondiale tout entière. Bon, j’exagère. Ce que je veux dire, c’est : pourquoi pas, mais qu’est-ce que ça va changer aux mentalités ? De toute façon, les extrémistes des deux côtés, en Algérie comme en France, ne se satisferont jamais de rien.
« Le système colonial est un système négatif qui ne pouvait être que raciste et indifférent à la souffrance des Algériens. »
Elle existe. Du côté des historiens, les échanges n’ont jamais cessé. Et du côté de la population, autant qu’il m’en souvienne, il y a eu de fructueux échanges, avec ces visites en Algérie de pieds-noirs qui sont revenus revoir leurs maisons, leurs amis. Tout le monde les a très bien accueillis. Bien sûr, certains de ces pieds-noirs en ont faussement conclu : « Les Algériens nous regrettent. » Oui, ils vous regrettent, car on regrette toujours un ami qui est parti. Mais ils ne vous regrettent pas en tant que membres d’un système qui ne pouvait être que raciste, qui ne pouvait être qu’indifférent à la souffrance des Algériens. Le système colonial est un système négatif car le racisme en est consubstantiel. Il a produit, en particulier, cet esprit « petit Blanc ». C’est normal, car à force de dire à n’importe qui qu’il est « supérieur au meilleur des Arabes », il va finir par le croire.
Cet esprit « petit Blanc », il continue peut-être un petit peu. Mais tant que c’est en France, cela ne nous intéresse pas. En Algérie même, quand ces pieds-noirs reviennent, ils sont chaleureusement reçus, même s’il peut y avoir certaines critiques. Des gens ont pu dire : « Ils nous ont tués. » Oui, mais ce ne sont pas ces personnes-là. C’est très complexe, il y a de tout. Oui, il y a le capitaine des paras qui torture, mais il y a aussi le médecin qui soigne et qui sauve la vie d’un prisonnier. Oui, il y a des prisonniers qui ont été jetés du haut d’hélicoptères, mais il y a aussi des appelés qui ont laissé s’enfuir des condamnés à mort qui étaient aux mains des parachutistes. Il y a des histoires très compliquées. C’est pour cela que j’ai fini par défendre l’idée d’un patrimoine commun.