Gueugnon (Saône-et-Loire) « Lors de la
guerre d’Algérie, on a vécu des choses
auxquelles on n’était pas préparé »

Gilles Perny, ancien propriétaire de l’hôtel-restaurant le Saint-Benoît et président de l’amicale du 18e régiment de chasseurs à cheval. Photo Yoann Berlioux
Pour Gilles Perny, les prochains jours s’annoncent forts en émotions. Alors que la 22e rencontre de l’amicale du 18e régiment de chasseurs à cheval (RCC) se tiendra ce samedi à Gueugnon, il retrouvera d’anciens camarades croisés pendant la guerre d’Algérie. Pour l’occasion, il a accepté de nous partager son expérience du conflit.
Connu à Gueugnon comme l’ancien propriétaire de l’hôtel-restaurant Le Saint-Benoît, Gilles Perny a fait partie des « appelés du contingent » de la guerre d’Algérie. Comme 1,5 million de civils français qui ont combattu entre 1954 et 1962 , il a passé une partie de son service militaire dans ce qui était alors appelé une opération de maintien de l’ordre. Il s’est alors retrouvé au cœur d’un conflit dont il ignorait tout. Toute sa vie, il a porté le poids de cette expérience algérienne qui l’a profondément marquée.
Des confrontations parfois tragiques
Sur ces 28 mois de mobilisation, Gilles Perny a passé un an en Algérie entre 1958 et 1959. Sous-officier, il a intégré le 18e régiment de chasseurs à cheval (RCC) au commandement d’un escadron de harkis. Il était basé dans le Constantinois et dans les Aurès, une région montagneuse du nord-est du pays. « C’était une région très conflictuelle », explique-t-il, « avec de gros accrochages et des pertes des deux côtés ». Et pour cause, en 1955, elle avait été marquée par des massacres qui avaient coûté la vie à « 171 Européens et près de 10 000 musulmans », selon l’historien Benjamin Stora.
Alors qu’en métropole, les « événements » en Algérie étaient présentés comme une simple « pacification », Gilles s’est très vite heurté à une réalité bien plus tragique. Dans son régiment, 91 soldats sont morts au combat. « C’était une période de notre jeunesse où… (silence). Vous savez… On a vécu des choses auxquelles on n’était pas préparé. On nous a dit qu’on venait faire du maintien de l’ordre et on s’est retrouvé en plein milieu d’une situation de conflit ouvert. On avait un ennemi en face et c’était lui ou nous. On n’avait pas d’analyse politique. Personnellement, très vite, j’ai eu le sentiment qu’on ne pouvait pas gagner cette guerre. On se battait contre des populations qui partageaient le désir d’indépendance de leurs frères. »
Gilles Perny est revenu profondément marqué par cette guerre qui n’en portait pas encore le nom. Face aux horreurs qu’il a vues, il n’a pu que se terrer dans le silence. « En ce qui me concerne, je suis rentré… (silence) disons perturbé. J’ai vécu des situations difficiles. On a assisté à des choses difficiles à rapporter… des scènes de torture. Les Algériens ne nous faisaient pas de cadeaux non plus mais… Quand on perd un copain en opération, on a aussi un esprit de revanche. »
Après l’Algérie, Gilles Perny a repris sa vie. Dans l’enseignement d’abord, puis dans l’hôtellerie. Sans jamais réellement partager ce qu’il a vécu sur place. Aujourd’hui, à 86 ans, il accepte plus volontiers d’évoquer la guerre, même si, dans ses silences, on sent bien que certains souvenirs restent douloureux. Désormais président de l’amicale de son régiment, il rendra une nouvelle fois hommage à ses 91 camarades morts en Algérie, ce samedi à 11 heures, devant le monument aux morts de Gueugnon. L’occasion de continuer à porter cette mémoire douloureuse mais nécessaire.

Une réunion pour commémorer, célébrer, mais aussi parler
Pour Gilles Perny, actuel président de l’association, la rencontre annuelle de l’amicale du 18e régiment de chasseurs à cheval est toujours un moment attendu. À la création de l’association, c’est lui qui a poussé pour l’organisation d’une rencontre.
« En 2002, à la première réunion on pleurait »
« Ce que je voulais, c’était revoir les copains 50 ans après. Je voulais savoir ce qu’ils avaient fait de leur vie. On s’est connu on avait 20 ans, en 2002 on en avait 60. On avait tous fini notre carrière. Je voulais connaître les parcours de tout le monde. » Alors, il a pris en charge l’aspect logistique de la rencontre et a accueilli tout le monde à Gueugnon, chez lui, au Saint-Benoît.
Depuis, ils se sont rencontrés dans toute la France, de Dinard à Rodez, en passant par Colmar. À chaque fois, ils ont rendu hommage à leurs camarades disparus mais ont aussi fêté leurs retrouvailles et tissé des liens forts. Mais les rencontres ont aussi permis de libérer leur parole. Ils ont pu plus facilement s’ouvrir et partager leurs souvenirs. « En 2002, à la première réunion, on pleurait, explique Gilles Perny. Beaucoup n’en ont pas parlé pendant très longtemps. Moi-même j’ai mis du temps. J’en ai reparlé quand on m’a retrouvé pour créer cette association. »
Il faut dire qu’avec le statut particulier de cette guerre sans nom, officiellement reconnu par l’État en 1999, il est souvent difficile pour les appelés du contingent d’évoquer l’horreur du conflit. « Cette guerre n’était pas prise en compte par les Français en métropole. Il n’y avait pas de cérémonie aux Invalides ou d’autres honneurs. »
À cela, s’ajoutent les nombreux souvenirs que les combattants ont préféré enfouir. « En ce qui me concerne, je ne voyais pas l’intérêt de raconter à ma famille et à mes enfants ce qui s’était passé là-bas. C’était peut-être aussi une façon de les protéger. On maltraitait les prisonniers… on n’a pas envie de parler de ça. » Avec l’amicale, Gilles a donc repris l’habitude de parler de la guerre, toujours avec une pensée émue pour ses camarades disparus, qui, une nouvelle fois, seront honorés ce samedi. « On dit qu’on a totalement disparu quand on ne parle plus de nous. Alors, à chaque réunion, on les appelle. »
L’amicale du 18e régiment de chasseurs
à cheval se réunit ce samedi
Créée par Jean-Pierre Legendre, avec l’aide de Gilles Perny, l’amicale du 18e régiment de chasseurs à cheval (RCC) se réunira ce samedi à Gueugnon. En 2002, c’est déjà ici qu’elle avait tenu sa première rencontre. L’occasion de boucler la boucle puisque cette 22e rencontre devrait être la dernière à l’échelle nationale. En effet, les années passant, beaucoup des anciens du 18e RCC ont perdu la vie.
Un ancien combattant venu du Canada
« On avait recensé 700 camarades qui étaient passés dans le régiment pendant la guerre d’Algérie, explique Gilles Perny. Pour la première réunion, on avait réuni 170 anciens combattants et on a pu monter jusqu’à 240 participants. » Samedi, ils seront une trentaine à se réunir. « Les gens maintenant ont 87 ou 88 ans. On ne peut plus leur demander de faire de longs voyages. Cette année, on a dû perdre 14 copains. On veut maintenir le lien d’amitié mais à une échelle plus locale. » Pourtant, les invités se déplacent encore de loin, l’un d’eux arrive même du Canada. Sur place depuis ce mercredi, ils auront l’occasion de découvrir la région avant samedi, journée dédiée à la commémoration. D’abord, une messe sera donnée à 10 heures dans l’église de Gueugnon. Puis, un cortège se rendra jusqu’au monument au mort. Là-bas, à 11 heures, une gerbe sera déposée avant l’appel des 91 combattants du 18 RCC morts au combat.