Les journalistes du JDD :
« En trois semaines, on s’est fait grand-
remplacer »

Action des salariés du Journal du Dimanche devant le bâtiment du journal au 13e jour de grève, à Paris, le 5 juillet 2023. © Photo Célia Mebroukine / Mediapart
Le troisième numéro du « JDD » version Geoffroy Lejeune a paru ce dimanche dans les kiosques. Il confirme la rupture profonde avec ligne éditoriale historique de l’hebdomadaire. Surtout, il accélère la prise en main du journal par l’extrême droite. Un journal national du week-end pourrait être lancé.
Chaque dimanche de parution du Journal du dimanche (JDD) esquisse un peu plus clairement les contours d’un journal marqué à l’extrême droite. Trois numéros de l’hebdomadaire nouvelle version auront suffi à confirmer les pires craintes des journalistes du titre, en grève pendant quarante jours pour s’opposer à l’arrivée de Geoffroy Lejeune et aujourd’hui en grande majorité sur le départ. Un condensé de clichés façon CNews, reprenant les obsessions identitaires et sécuritaires de la droite radicale, lien de parenté des médias sauce Bolloré.
Le troisième numéro, toujours aussi court – trente et une pages au lieu de cinquante-deux – a paru en kiosque ce dimanche 20 août. Il consacre sa « une » au décès de Jean-Louis Georgelin, ancien chef d’état-major et responsable du chantier de reconstruction de la cathédrale Notre-Dame de Paris. Qui de mieux pour lui rendre hommage que le général Bruno Dary, épinglé pour son soutien à la Manif pour tous et cité en exemple en 2013 par un groupuscule d’extrême droite qui appelait de ses vœux un putsch militaire ?
Puis, on tourne une page et on découvre, après la secrétaire d’État chargée de la ville, Sabrina Agresti-Roubache, le député Renaissance Karl Olive se donner du mal pour légitimer le nouveau JDD made in Bolloré. Il signe un long texte faisant l’éloge de la démocratie participative et locale. Plus loin, les habitué·es de CNews ne sont pas dépaysés puisqu’ils retrouvent en double page le récit de Christine Kelly « J’ai mal à ma Guadeloupe » dans lequel elle se réjouit que « les Antilles sont restées attachées à ce qui faisait la douceur de vivre à la française » tout en déplorant les problèmes qui « hantent le quotidien des Guadeloupéens », parmi lesquels l’insécurité, évidemment, mais aussi l’inflation et le manque d’accès à l’eau potable. La photo censée illustrer le recul du pouvoir d’achat des locaux montre… un étal de fruits exotiques.
Plus loin, Éric Naulleau, essayiste réactionnaire, et Pascal Praud, animateur phare de CNews, remettent le couvert dans les pages opinions et cultures et viennent prêter main forte à Geoffroy Lejeune, en manque de plumes pour remplir son journal.
À droite toute
Car depuis la fin de la grève, le JDD perd ses journalistes à la même allure qu’il bascule à l’extrême droite. Selon nos informations, près de quatre-vingts journalistes ont déjà fait savoir à Lagardère News, propriétaire du JDD, leur intention de ne plus remettre les pieds au sixième étage de la tour Lagardère, là où se situe la rédaction. Une dizaine d’autres devraient les suivre et attendent la fin de leur dispense d’activité de trois semaines, négociée dans le protocole de fin de conflit. Sur la centaine de rédacteurs travaillant pour le journal du septième jour, dont une quarantaine de pigistes réguliers, près de 90 % s’apprêtent ou ont déjà fait savoir leur refus de travailler sous les ordres de l’ancien directeur du journal d’extrême droite Valeurs actuelles.
Un choix qu’aucun d’entre eux ne semble regretter, compte tenu des trois premiers numéros. « En l’espace de trois semaines, le JDD est devenu le CNews de la presse écrite, déplore un ancien journaliste de la rédaction. Certains attendaient de voir ce que le journal version Lejeune allait donner pour prendre une décision. Le premier numéro a suffi à les convaincre de partir. »
Le reporter pointe, au-delà de la ligne éditoriale du journal passée à l’extrême droite, le manque de rigueur de la nouvelle équipe en place. « Quel qu’était l’ancrage politique de notre JDD, on avait tous à cœur de produire un journal avec des infos fiables et vérifiées. On voit bien que ce n’est plus le cas. » Et pour cause : les deux premiers numéros ont enchaîné erreurs et inexactitudes. Le premier se trompait de victime et affichait la photo de l’hommage rendu à Enzo percuté par une voiture pour parler d’un autre Enzo, celui-ci tué lors d’une altercation, quand le deuxième attribuait faussement deux Palmes d’or au réalisateur américain Jim Jarmusch qui n’en a gagné aucune. Pour la première, Lejeune a réfuté toute erreur et a justifié ce choix iconographique en évoquant « une illustration du propos ».
Depuis que Lejeune est arrivé, lire le JDD c’est comme
jouer à “Cherchez l’erreur”
Une ancienne journaliste du JDD
« Depuis que Lejeune est arrivé, lire le JDD c’est comme jouer à “Cherchez l’erreur” », raille une autre ex-rédactrice de l’hebdomadaire. Pour composer son journal, Lejeune doit compter sur une équipe resserrée, composée de trois journalistes et une poignée de pigistes, et renforcée par des contributeurs extérieurs, dont la plupart venus des autres étages de la tour Lagardère ou de différents médias de la galaxie Bolloré, et quelques transfuges de Valeurs actuelles. Parmi eux, Raphaël Stainville, qui pourrait diriger le service politique comme révélé par le site Les Jours, et Charlotte d’Ornellas, fidèle porte-flingue de Lejeune.
« En trois semaines, on s’est fait grand-remplacer », ironise une journaliste du JDD, qui a pris la porte après l’arrivée de la nouvelle équipe. Déjà, du temps de la grève, elle avait observé que les candidatures de soutiens revendiqués de Zemmour s’amoncelaient. « Certains indiquaient même qu’ils avaient la carte de presse », précise-t-elle. Même le site web tourne au ralenti et est alimenté au compte-gouttes par les journalistes de 6Médias, une agence de presse externe.
Saadé va créer un concurrent du « JDD »
Les anciens du JDD peuvent d’autant moins regretter leur départ qu’ils pourraient rapidement retrouver un point de chute. Selon les informations de Marianne, le milliardaire Rodolphe Saadé, directeur de CMA-CGM, et propriétaire de la Provence et du journal économique la Tribune, a décidé de lancer un journal national du week-end, pour concurrencer la publication.
Bruno Jeudy est pressenti pour prendre les commandes de ce nouvel hebdomadaire, encore en cours de constitution. L’ancien rédacteur en chef politique et économique de Paris Match avait été débarqué après s’être vivement opposé à une couverture de l’hebdomadaire sur le cardinal ultraconservateur Robert Sarah, qui s’était notamment illustré pour avoir fait le lien entre communisme et nazisme d’une part, et homosexualité et avortement d’autre part.
Pour l’épauler, il devrait compter en partie sur les anciens du JDD, particulièrement pour étoffer le service politique de ce futur journal dominical, selon une source au fait des discussions. Pour le reste, toujours selon Marianne, l’ensemble des médias détenus par Rodolphe Saadé contribuera à élaborer le journal. Si tout n’est pas encore fixé, la Provence prendra en charge les pages sports, vie pratique et société tandis que La Tribune s’occupera de toute la partie économique et financière.
Saadé devrait également doter cet hebdomadaire d’une organisation assez singulière pour un journal national puisque Marseille sera le cœur névralgique de ce nouveau projet.
Le choix de Bruno Jeudy ne laisse aucun doute sur la volonté de Saadé de ne pas laisser le champ libre à Bolloré en créant son propre journal dominical, avec la ferme intention, on l’imagine, de se substituer au JDD, qui accapare les interventions gouvernementales du week-end.
Les annonceurs ont pour l’instant déjà emboîté le pas aux ministres puisque le troisième numéro du JDD est toujours fui des annonceurs, ce qui risque à terme d’obérer les finances du journal, déjà mis à mal par la grève historique de quarante jours qui a entraîné un manque à gagner de plus de 1,5 million d’euros. À moins que le profit ne soit pas le but recherché par Bolloré, en passe d’avaler le groupe Vivendi, propriétaire du JDD, d’Europe 1 et de Paris Match.
SOURCE : Les journalistes du JDD : « En trois semaines, on s’est fait grand-remplacer » | Mediapart
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