
De Frédéric Charpier
Le 21 mai 2013, Dominique Venner, figure de l’extrême droite nationaliste et violente, se suicide dans la cathédrale Notre-Dame de Paris. Celui qui fut un adepte du plastic lors de la guerre d’Algérie et le précurseur de la théorie du « grand remplacement » espérait par son geste réveiller les consciences face aux « périls » migratoire et identitaire. Durant des années, Venner fut le héro de cette droite activiste qui s’adonna à l’action violente et au terrorisme en bénéficiant bien souvent de la clémence des plus hautes sphères de l’État.
C’est l’histoire de cette « droite délinquante » que retrace Frédéric Charpier dans cette enquête qui s’appuie sur une importante masse d’archives, le plus souvent inédites. Des bombes de l’OAS aux coups de poing des skins néonazis, de l’assassinat de Pierre Goldman à la mort de Clément Méric, on suit une nébuleuse où se côtoient, pendant des décennies, anciens de la Waffen-SS et de la collaboration, braqueurs, mercenaires, chefs d’entreprise, policiers, hommes politiques ou encore agents du renseignement, tous excellant dans l’assassinat, le hold-up ou le plasticage.
Et aujourd’hui ? Cette histoire n’est pas terminée, affirme l’auteur. On sait peu que la montée de l’extrême droite violente en France et en Europe suscite l’inquiétude des autorités. Alors que les groupes et les réseaux islamophobes se multiplient, certains seraient prêts à prendre les armes. De quoi alimenter la crainte de voir ressurgir les plastiqueurs.

Aux sources de l’ultra droite adepte
de l’action armée
Des anciens collaborateurs aux activistes de l’OAS et à leurs admirateurs d’aujourd’hui, Frédéric Charpier retrace l’histoire de cette mouvance qui, contre la République, a fait le choix de l’action violente.

Livre. Y a-t-il, aujourd’hui, un danger terroriste d’extrême droite ? Les récentes arrestations, en juin, de militants du groupe AFO (Action des forces opérationnelles) voulant s’en prendre à des musulmans ont jeté, une nouvelle fois, une lumière crue sur l’ultradroite, ce courant politique qui veut prendre les armes pour renverser la République. Des groupes épars qui s’inscrivent dans une longue lignée d’activistes nationalistes. C’est l’histoire de cette mouvance que Frédéric Charpier raconte dans Les Plastiqueurs.
Selon un déroulé chronologique, l’auteur de l’excellent Génération Occident (Seuil, 2005), qui raconte l’histoire de ce groupuscule étudiant d’extrême droite des années 1960, remonte aux lendemains de la seconde guerre mondiale où certains anciens collaborateurs sont recyclés dans la lutte contre le communisme. Dans cette ambiance de guerre froide, tous les coups sont permis contre l’ennemi soviétique, y compris utiliser les ennemis d’hier, coupables des pires vilenies.
Puis vient le cœur du livre, la matrice de ces radicaux qui veulent construire un « ordre nouveau » : la guerre d’Algérie. Sur une centaine de pages, Frédéric Charpier refait l’histoire de l’Organisation de l’armée secrète (OAS) et de ses multiples ramifications, qui irriguent, encore aujourd’hui, l’ultradroite. Il y a un peu plus d’un an, Logan Nisin, un militant d’extrême droite, voulait ainsi s’en prendre à Christophe Castaner et à Jean-Luc Mélenchon avec un embryon d’organisation baptisé… OAS.
Les assassinats politiques des années Giscard
Charpier retrace donc les parcours de figures principales des ultras de l’Algérie français, comme Jean-Jacques Susini, Pierre Sergent, Dominique Venner, Pierre Sidos mais aussi des moins connus comme Milka Ghenadieff ou Jean Nicolas Marcetteau de Brem. Le livre explore également les militants des années 1960 et 1970 autour d’Ordre nouveau et de leurs amis italiens, acteurs principaux de la stratégie de la tension et des années de plomb dans leur pays.
Autre aspect passionnant du livre : les années Giscard. Sous le mandat présidentiel du centriste, entre 1974 et 1981, les assassinats politiques se multiplient (par exemple ceux de Pierre Goldman et d’Henri Curiel) et l’entourage présidentiel flirte avec les régimes dictatoriaux d’Amérique du Sud, comme l’Argentine des colonels.
Enfin, le livre s’achève de nos jours avec les évolutions du mouvement skinhead et de l’extrême droite radicale. On peut regretter ici certaines impasses comme celle concernant le DPS, le service d’ordre du FN, le passage trop rapide sur la nébuleuse du GUD, groupe étudiant ayant pris la suite d’Occident, dont plusieurs figures gravitent aujourd’hui autour de Marine Le Pen, et qui aurait mérité de longs développements. Richement documenté, par des témoignages et des sources policières, Les Plastiqueurs pâtit, ici ou là, de cette abondance. La profusion de noms (avec, d’ailleurs, quelques rares cas d’erreurs de prénoms) et de personnages parfois secondaires peut perdre le lecteur non averti.
« Les Plastiqueurs. Une histoire secrète de l’extrême droite violente », de Frédéric Charpier, La Découverte, 380 pages, 19 euros.

Rappelez-vous de l’article sur mon blog concernant le suicide de Dominique Venner :
28 mai 2013

"Le suicidé, bien français, de Notre-Dame" - "L’OAS s'en prenait sans merci aux musulmans en Algérie et en France, et a tenté de renverser le gouvernement français en 1961. Venner et nombre d’autres membres de l’OAS ont fini enfermés dans la tristement célèbre prison de la Santé à Paris pour leurs crimes contre l’Etat." The Daily Beast (USA) David Sessions
Le geste de Dominique Venner est celui d’un idéologue d’extrême-droite, représentatif d’une certaine France, méconnue des Américains.
Le 21 mai, un peu après 16 heures, un homme de 78 ans s’est approché de l’autel de la cathédrale Notre-Dame de Paris. Après y avoir déposé une enveloppe scellée, il a dégainé un petit pistolet, l’a placé dans sa bouche et a pressé la détente. L’enveloppe contenait une page intitulée : Déclaration de Dominique Venner : les raisons d’une mort volontaire.
Vétéran des groupes néofascistes français, Venner, qui a longtemps milité au sein de l’extrême droite, s’était peu à peu racheté une conduite en tant qu’historien respecté, réputé pour ses connaissances dans le domaine des armes et de la chasse. Mais dans son manifeste, ainsi que dans un article qu’il avait mis en ligne le matin même sur son blog, il est revenu directement aux thèmes sinistres qui avaient été les moteurs de sa vie : le "grand remplacement du peuple de France" et la perspective de voir son pays "tomber aux mains des islamistes". Il y saluait la contestation annoncée de la nouvelle loi sur le mariage pour tous, jugeant cette dernière "détestable".
La réaction virulente de la droite française à la loi sur le mariage homosexuel a surpris certains Américains, qui ont tendance à présenter la France comme une société laïque et libérée sur le plan sexuel. Non seulement les rues de la capitale se sont remplies de gigantesques manifestations parfois violentes, mais le pays a été le théâtre de plusieurs agressions anti-homosexuelles, comme le terrible passage à tabac dont a été victime Wilfred de Bruijn au début du mois d’avril. Pourquoi un tel militantisme dans l’opposition aux droits des gays - nettement plus marqué qu’aux Etats-Unis, pourtant profondément religieux -, alors que 5 % seulement des Français disent aller régulièrement à la messe ?
Si Venner a choisi le mariage pour tous* et les tensions qu’il suscite pour mettre en scène sa sortie dramatique, son geste a moins à voir avec cette question qu’avec une idéologie depuis longtemps présente dans la politique et la pensée françaises. Elle puise ses racines dans le monarchisme catholique, traditionnellement hostile à toute forme d’égalitarisme. Au XXe siècle, le mouvement s’est diversifié sur le plan politique, allant du fascisme et de l’antisémitisme du régime collaborateur de Vichy au terrorisme islamophobe et anticommuniste du temps de la guerre d’Algérie dans les années 50.
Tout au long de ces événements, l’extrême droite française a proposé des variations d’une seule et même histoire, celle de la dégradation de la société par le biais de la démocratie, du capitalisme et de l’immigration tandis qu’est foulé au pied le patrimoine de l’Europe blanche. Ce n’est que dans le contexte de cette idéologie violemment antimoderne que l’on peut comprendre la vie et la mort d’un personnage comme Venner, dans un pays dont les Américains pourraient croire qu’il est de gauche et irréligieux.
La vie politique de Venner a commencé tôt, son père étant membre d’un parti fondé par Jacques Doriot, fervent partisan d’Adolf Hitler. Lui-même ne s’est pleinement engagé qu’à son retour de la guerre d’Algérie, quand il a rejoint les rangs de Jeune Nation, mouvement des jeunesses fascistes. Plus tard, il entre dans l’Organisation de l’armée secrète (OAS), groupe terroriste français composé de militants d’extrême droite et d’officiers de l’armée.
L’OAS se prenait sans merci aux musulmans en Algérie et en France, et a tenté de renverser le gouvernement français en 1961. Venner et nombre d’autres membres de l’OAS ont fini enfermés dans la tristement célèbre prison de la Santé à Paris pour leurs crimes contre l’Etat.
La guerre d’indépendance algérienne a été une expérience formatrice pour beaucoup de représentants de l’extrême droite de l’époque, et pour la France en général. Elle a été un traumatisme sanglant, aux proportions presque inimaginables : les tortures infligées aux Algériens par l’armée et les terroristes paramilitaires français ; la défection d’éléments importants de l’armée française ; une tentative de coup d’Etat* qui a failli faire tomber le pouvoir ; la liberté d’expression et la presse systématiquement jugulées par l’Etat ; et de multiples tentatives d’assassinat contre le président Charles de Gaulle, revenu aux affaires au paroxysme de la crise pour imposer l’indépendance de l’Algérie et rétablir l’ordre.
C’était un temps où régnaient le chaos et l’absence de direction, que l’on peine à envisager dans la France d’aujourd’hui, à l’origine de passions politiques brûlantes qui avaient touché tous les intellectuels du moment. On pouvait être tué pour ses opinions politiques : outre le président, l’OAS a par deux fois plastiqué l’appartement de Jean-Paul Sartre pour son soutien aux nationalistes algériens.
Grâce à l’Algérie, l’extrême droite a pu se reprendre, après l’humiliation de l’effondrement de Vichy, régime qui avait servi, pour reprendre les termes de l’historien J. G. Shields, de "laboratoire" de l’ultra droite, dont l’idéologie avait évidemment pu s’épanouir grâce aux relations étroites entre ses représentants et les nazis.
On perçoit encore les échos de la colère de l’extrême droite au lendemain de la guerre d’Algérie dans l’ultime message de Venner sur son blog, où il dénonce "l’immigration afro-maghrébine" et le "grand remplacement de la population de France et d’Europe". Autant de versions à peine voilées du darwinisme élitiste, raciste et social défendu par les membres de Jeune Nation dans leurs journaux et manifestes, appelant à une Europe unie "fondée sur la civilisation et la destinée communes de la race blanche".
Venner avait créé plusieurs groupes politiques fondés sur le nationalisme européen, s’appuyant sur l’idée d’un exceptionnalisme basé sur l’ethnicité. Ainsi, Europe-Action, lancé en 1963, épousait une idéologie racialiste de ce type, fédérant les vestiges du FEN, un mouvement estudiantin qui prônait la suprématie blanche, de l’OAS et une poignée d’anciens collaborateurs sans vergogne des nazis.
Ces tendances avaient pour origine des sources parfois discordantes - la suprématie blanche, l’anticommunisme, le moralisme patriarcal, le néo-paganisme -, mais toutes se retrouvaient dans le récit grandiose de ce qu’il fallait accomplir pour sauver la culture européenne de l’extermination. D’où leur hostilité au mariage homosexuel : non parce qu’il est interdit par la Bible, mais parce qu’il symbolise le rejet des traditions religieuses indispensables à la prospérité de la race européenne.
Note :* En français dans le texte.
Au sujet de Venner, quelques commentaires émanant de victimes et
descendants de victimes de l’OAS :
I] Les adeptes de l’arme blanche ou à feu, criminels ou pas, sombrent volontiers dans la grandiloquence lorsqu’ils passent à l’acte d’auto-mise à mort. Rappelons que Claude Tenne, légionnaire déserteur, assassin, au nom de l’OAS, du commissaire central d’Alger Roger Gavoury le 31 mai 1961, s’est tiré une balle dans le cœur, le 7 janvier 1996, sur une place de Toulouse. N’ayant rien à voir avec ce lointain forfait suivi de tant d’autres, la vérité sur les mobiles de son suicide n’a jamais été révélée, simplement parce qu’elle est indicible. Souvenons-nous en au moment de porter une appréciation concernant les conditions dans lesquelles Dominique Venner a mis fin à ses jours le 21 mai 2013.
II] Les anciens de l'OAS, sur certains blogs, forums et sites Internet, ont immédiatement fait de Venner un héros, un martyr et même un "Mort pour la France". Mais comment les catholiques (intégristes) vont-ils parvenir à récupérer la mémoire d'un paganiste ayant fait le choix de mettre fin à ses jours dans un haut lieu de chrétienté ? Reconnaîtront ils que, par son geste, il s’est érigé en profanateur de Notre Dame au point de contraindre l’évêque auxiliaire de Paris à célébrer peu après une messe de réparation ?
III] Quel paradoxe que l'engagement contre le FLN d'un homme prônant l’identité de tous les peuples chez eux ?
IV] Étrange comme un anti-islamiste peut recourir aux mêmes moyens que les islamistes qui s'immolent eux aussi au nom de leur idée fixe... On les perçoit aux antipodes les uns des autres, alors qu'ils partagent la même culture de la mort. Pas surprenant de la part d'un ancien de l'OAS, évidemment..."