Rencontre-débat "ITS" du 26 mars 2022 –
Le PSU et l'OAS
Contribution J-F. Gavoury

L’Institut Tribune Socialiste (ITS) se présente comme un fonds de dotation dont le groupe "Algérie" regroupe des anciens membres ou sympathisants du Parti socialiste unifié (PSU) intéressés par cette thématique.
Ce groupe de travail a fait un double constat :
– l’opposition à la guerre d’Algérie est un des éléments fondateurs du PSU, qui s’est beaucoup investi dans ce combat et dans les années qui ont suivi l’indépendance ;
– de nombreuses questions posées par l’indépendance de l’Algérie restent d’actualité : racisme, décolonisation, importance de l’Islam, nationalisme arabe, statut de la femme, etc.
Il a en conséquence souhaité recueillir les témoignages écrits et filmés de militants dont le parcours a croisé à la fois la guerre d’Algérie (participation à la guerre, refus de la guerre, luttes pour la paix et l’indépendance, aide au FLN et aux insoumis, coopération…) et le PSU (avant, pendant ou après la guerre), en les interrogeant aussi sur leurs appréciations actuelles de la politique en France et en Algérie … et sur l’état de leurs engagements d’aujourd’hui.
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Je livre ci-après la teneur de mon intervention (à distance) dans sa version intégrale, étant
Remerciements et excuses
Je suis honoré d’avoir été invité à prendre part à cet après-midi de réflexion consacré à la lutte contre l’OAS. Pardonnez-moi de n’être pas physiquement présent parmi vous.
Un mot pour vous dire qu’une personne fait le lien entre Michel Rocard et l’association de victimes de l’OAS que je représente et dont il fut membre jusqu’à son décès en avril 2018. Il s’agit de Michel Levallois, dont la carrière débuta en Algérie et que son parcours dans le corps préfectoral amena à conseiller l’ancien Premier ministre dans les négociations qui aboutiront aux accords de Matignon de 1988 sur la Nouvelle-Calédonie.
Éléments de contexte
La date du 26 mars 1962 n’est neutre ni pour les historiens ni pour les porteurs de la mémoire des victimes de la guerre d’Algérie quelles qu’elles soient : elle est celle du début du procès de sept des participants à l’assassinat du commissaire central d’Alger Roger Gavoury, mon père (le chef des commandos Delta de l’OAS étant alors en fuite) ; elle est celle aussi - ô combien - d’une tragédie dont je déplore autant l’origine que le dénouement.
Hélas, il est vain d’attendre d’un ancien activiste, partisan ou simple sympathisant de l’OAS le moindre pas vers les porteurs d’une autre mémoire de la guerre d’Algérie que la sienne.
Nicole Ferrandis, présidente de l’une des deux associations revendiquant la représentation des victimes de la fusillade de la rue d’Isly le 26 mars 1962 à Alger, a défié le chef de l’État en refusant d’honorer de sa présence le rendez-vous élyséen du samedi 19 mars 2022.
Elle est même allée jusqu’à expliciter, le jour dit, son comportement auprès de l’AFP : « Le Président de la République, avec ses gestes mémoriels, ne fait qu’attiser notre souffrance » car « le 19 mars est une blessure pour les Français d’Algérie ».
Se soucie-t-elle de ce que les victimes de l’OAS ont ressenti lorsque Geneviève Darrieussecq lui a témoigné son affectueuse compassion le 26 mars 2021 quai Branly et la lui a renouvelée le 5 décembre suivant aux Invalides. Et pourtant, je serais volontiers allé à sa rencontre samedi dernier.
Les criminels de l’OAS et leurs complices ont à ce point obtenu de l’État et de la Nation au cours de ces cinquante-cinq dernières années qu’ils entendent conserver l’exclusivité de la reconnaissance et des rentes afférentes.
À la veille du 18 mars, dans un article intitulé « Guerre d’Algérie : le kaléidoscope mémoriel d’Emmanuel Macron », le journaliste du Monde Frédéric Bobin écrivait « Le chef de l’Etat se transforme en grand thérapeute des traumas du passé. La question mémorielle est abordée sur un mode purement psychique. ». Ce constat est pertinent. Je pense en effet que l’empathie se paritarise, et il fondera la conclusion de mon propos.
I] CE QU’ÉTAIT L’OAS
Chacun a le droit de s’exprimer à propos de l’OAS.
Mais il en est qui me paraissent plus qualifiés que d’autres.
J’aurais aimé, à cet égard, pouvoir mentionner le ministre en charge des Anciens combattants et victimes de guerre.
Il se trouve, par malheur, que la titulaire du poste en fréquente les criminels ou leurs affidés et en ignore les victimes, instrumentalisée qu’elle est par un cabinet à direction partiale.
Qu’importe, je vais parler de ceux qui ont - ou ont eu - autorité pour le faire, à commencer par … l’autorité judiciaire elle-même.
Que nous disent les services de la direction générale de la sûreté nationale (direction des services de police judiciaire) en réponse à une commission rogatoire du 15 décembre 1961 émanant d’un juge d’instruction près le Tribunal de grande instance de la Seine ?
« L’organisation de l’armée secrète est le résultat de toutes les oppositions de l’extrême droite à la politique algérienne du Gouvernement français. Dès le début de la rébellion algérienne, naquirent, en Algérie, un certain nombre de groupements qui avaient pour but de conserver à cette région le système d’administration en cours. Tous ces groupements, opposés à un changement du statu quo, ne pouvaient réaliser leur unité en raison de leurs divergences de doctrine, d’intérêts et de moyens d’action. Mais l’insurrection du 24 janvier 1960 mit en évidence les graves inconvénients pouvant résulter d’un manque d’homogénéité. Les principaux activistes, réfugiés par la suite en Espagne, tentèrent de regrouper les mouvements intéressés à la cause de l’Algérie française.
« Pierre Lagaillarde revendique la paternité de l’OAS, qu’il prétend avoir créée par deux directives en date des 21 et 24 février 1961.
« Selon lui :
« - l’OAS, organisme de combat des civils algériens, s’intégrait dans une opération d’ensemble, civile, militaire, métropolitaine et algérienne ;
« - toutes les formations activistes s’intégraient dans l’OAS ;
« - Salan, au sein des « Comités des six », assurait la présidence et la direction de l’ensemble des opérations ;
« - Lagaillarde, assisté d’une direction centrale, assumait le commandement de l’OAS.
« Après l’échec du putsch d’avril 1961 à Alger, la majeure partie des organisateurs de l’insurrection se réfugia dans la clandestinité, sous la direction de l’ex-général Salan.
« L’équipe militaire insurrectionnelle supplanta Lagaillarde resté à Madrid et prit en charge tous les mouvements clandestins qui fusionnèrent sous la dénomination « Organisation de l’armée secrète ».
« L’examen des documents saisis au cours des différentes opérations de police effectuées en Algérie permet de reconstituer la structure actuelle de cette organisation subversive :
« Responsable Algérie-Métropole du comité politique et militaire : l’ex-général Salan, alias "Soleil" ou "Santiago", assisté de son officier d’ordonnance, le commandant Ferrandi.
[…]
« En Espagne, un état-major est installé depuis plusieurs mois. Cette faction, en désaccord sur le plan doctrinal avec l’état-major d’Alger, tant par rapport aux moyens à employer pour amener le général de Gaulle à démissionner qu’au regard de la structure et de l’orientation à donner au gouvernement qui devra lui succéder, est composée de civils et de militaires au sein de laquelle l’unité de vues est loin de régner. »
II] LES BUTS DE L’OAS
Reprenons ici la même source, nous replaçant dès lors à la date de décembre 1961 :
« Pour justifier son existence et son action, […] l’OAS a entrepris, par une diffusion intensive de tracts, de faire connaître à la population son programme sur les plans politique, administratif, économique et social.
« Les mesures proposées prétendent tenir compte de certaines garanties essentielles : le respect de la personne humaine, la conciliation entre les justes libertés et le souci du bien commun, la sauvegarde des communautés, l’inaliénabilité du territoire national, la nécessité de défendre les valeurs morales que sont la volonté de promotion, le respect de son semblable et l’instauration d’un ordre pacifique.
« Sur le plan politique, la doctrine élaborée préconise la déchéance de la Ve République et son remplacement par un Gouvernement de salut public constitué par les responsables du mouvement nationaliste et leurs correspondants dans l’armée.
« Appelé à sauvegarder le territoire national, à hâter le redressement de la Nation et à satisfaire les revendications des travailleurs, ce Gouvernement doit être aidé dans sa tâche par un Conseil de gouvernement civil et militaire, constitué par des représentants de la résistance intérieure de la Nation.
« Sur le plan administratif, il est fait état de la provincialisation de la métropole, de l’intégration de l’Algérie - province française - et d’une décentralisation accentuée dans tous les domaines.
« Du point de vue économique et social, le Gouvernement, issu d’un putsch militaire devrait s’employer à améliorer le niveau de vie des plus défavorisés par un réajustement des salaires, à accorder des garanties aux petites et moyennes entreprises, à réintégrer l’agriculture dans l’économie nationale et, d’une façon générale, à alléger la fiscalité des forces productives de la Nation.
« Enfin, une politique de la jeunesse et de l’enseignement devrait permettre aux jeunes de se former et d’exercer leurs responsabilités rapidement.
« En fait, l’activité de l’OAS s’est surtout manifestée par la prolifération d’attentats au plastic visant les personnes connues pour leur fidélité et leur soutien à la politique algérienne du chef de l’État. »
III] LE BILAN HUMAIN DE L’OAS
Je vais citer, à ce titre, M. Alain Ruscio :
« Lors du second jour du procès de Salan, le 16 mai 1962, le président du Tribunal, M. Bornet, président de la Cour de cassation, présenta à l’accusé la liste des victimes de l’OAS (ou, précisa-t-il, prudent, attribuées à cette organisation), chiffres officiels en date du 19 avril 1962. En Algérie, il y avait eu 15 355 attentats (2 546 attaques individuelles, 510 attentats collectifs, comme des mitraillages ou jets de grenades, 12 299 plasticages), faisant 1 622 morts (239 Européens, 1 383 musulmans) et 5 048 blessés.
« Mais il faut rappeler que ce bilan officiel, dressé en avril, s’alourdit considérablement jusqu’au cœur de l’été 1962.
« Le journaliste américain Paul Hénissart, témoin de ces derniers temps tragiques, cite un chiffre officieux : 2 200 morts, probablement le plus proche de la réalité, peut-être même inférieur.
« En métropole, les chiffres généralement retenus, à la suite de l’étude d’Arnaud Déroulède, sont de 71 morts et 394 blessés.
« Au global, une fourchette de 1 600 à 2 400 morts est généralement admise, dont 80 à 85 p. 100 de Musulmans. D’autres sources avancent des chiffres bien supérieurs, partant du principe que la responsabilité morale de l’OAS dans les ratonnades des derniers mois de la guerre lui est imputable.
« Certes, dans les flots de sang et de douleur que créa la guerre d’Algérie, dans le décompte des centaines de milliers de morts de ce conflit, ce chiffre peut paraître minime.
« Mais il s’est agi, là, non de combattants, mais de victimes, désignées par des comités secrets, tombées sans avoir même eu le temps de se défendre, abattues dans la rue, dans les domiciles, arrachées de cellules de prison, voire achevées dans des ambulances ou sur des lits d’hôpital. Sans compter les plasticages soi-disant ciblés, mais qui provoquaient la mort ou la mutilation de proches, de voisins, de passants ; sans compter encore les tirs de mortier sur des quartiers ou sur des foules, les voitures piégées, les incendies … »
IV] LA NON-RECONNAISSANCE DES VICTIMES DE L’OAS : UNE FAUTE INEXCUSABLE !
Depuis le tout début des années soixante-dix, les pouvoirs publics centraux et locaux (État, collectivités territoriales) ont, directement ou indirectement, apporté leur concours à la glorification des tueurs de l’OAS le long du littoral méditerranéen, depuis Nice jusqu’à Perpignan, en passant par Toulon et Marignane. Cette apologie des crimes et attentats commis par l’OAS a pris la forme de stèles érigées afin de perpétuer le souvenir de quatre de ses membres condamnés à mort et exécutés, les monuments en question rappelant qu’ils ont symbolisé l’Algérie française et en ont été les martyrs et héros.
À l’inverse, les institutions de la République se sont ingéniées à écarter leurs victimes - notamment civiles - du moindre droit, par exemple, au statut de "Mort pour la France". Un avis consultatif du Conseil d’État, commandé par le ministre délégué aux Anciens combattants Hamlaoui Mekachera et signé le 13 février 2003 par M. Renaud Denoix de Saint Marc, indique que l’OAS n’était pas partie belligérante engagée dans la guerre d’Algérie et que, dès lors, ses victimes ne peuvent être regardées comme éligibles à cette qualité.
Cet avis, fruit d’une construction juridique alambiquée - pour ne pas dire inintelligible -, cet avis discriminatoire, cet avis ultérieurement fragilisé - et même démenti - à la faveur de démarches individuelles de descendants d’ayant droit, constitue un forfait.
Pour s’en convaincre, il convient de rappeler deux faits :
- les militants indépendantistes du FLN condamnés à la peine capitale et à l’exécution desquels le ministre de la justice François Mitterrand ne s’est pas opposé en 1956-1957, ont été traités à la manière de criminels de droit commun et ont eu la tête tranchée[1] au motif que le statut de combattant ne leur était pas applicable dans la mesure où la France n’était pas en situation de belligérance ;
- les quatre condamnés à mort de l’OAS ont, pour leur part, été passés par les armes.
CONCLUSION
Une conclusion toute provisoire en l’occurrence !
Les deux guerres mondiales du siècle dernier nous ont appris que la reconnaissance des victimes s’inscrit dans le temps long.
La situation conflictuelle dont nous parlons - à laquelle le législateur a conféré la dénomination de guerre le 18 octobre 1999 - présente pour particularités :
- d’avoir impliqué le peuple français et le peuple algérien : un peuple français formé, des deux côtés de la Méditerranée, d’adversaires et de partisans de la colonisation, ces derniers censés être incarnés par les Français dits de souche européenne ; un peuple algérien composé, en Algérie, de partisans du statu quo (les harkis) et de partisans de l’indépendance, eux même partagés, en métropole entre le Front de libération nationale (FLN) et le Mouvement national algérien (MNA) ;
- d’avoir engagé l’État contre lui-même et son armée de métier et même son armée de conscription.
Face à la complexité d’un conflit armé à ce point anachronique et inutile, l’humilité s’impose en même temps que la vérité.
Il y a soixante ans jour pour jour, tout paraissait encore possible après la signature des Accords d'Évian, même si l’OAS, les 22 et 23 mars, avait abattu gendarmes et appelés du contingent à Bab el Oued. La stratégie de mise sous tension du quartier atteint son paroxysme avec l’appel à l’insurrection que l’organisation adresse aux Algérois afin d’obtenir la levée du blocus que leur quartier subit. S’ensuivra la si meurtrière fusillade algéroise de la rue d’Isly. Alors pris dans un tourbillon de folie sanguinaire, l’OAS n’épargne personne. Enfants, ouvriers, femmes de ménage, instituteurs, policiers, Européens et Algériens sont visés par des meurtres et attentats qui se conjuguent avec des opérations de vol d’armes et de véhicules, de hold-up et de racket, la mise en place de filières de faux papiers. Les plasticages, les ratonnades, les attentats à la voiture piégée se répandent dans les rues d’Alger et d’Oran, cependant qu’en métropole les bâtiments publics, les sièges de journaux, les domiciles privés de personnalités plus ou moins sensibles à la cause de l’Algérie algérienne sont pris pour cibles.
Consciente qu’elle ne parviendra pas à imposer sa loi aux autorités françaises et à la jeune nation algérienne, l’OAS déploie la stratégie de la terre brûlée, qui consiste à détruire les infrastructures économiques : « S’il faut quitter l’Algérie, on la laissera dans l’état où les premiers colons l’ont trouvée en 1830 ». L’autodafé fait partie du plan.
Un authentique sage de la politique, inconditionnellement respectueux de l’ensemble des victimes de la guerre d’Algérie et pied-noir lui-même, a donné de l’OAS la définition la plus brève et la plus pertinente de l’OAS à savoir « une organisation idéologiquement criminelle et, dans ses actes, barbare » : c’était le 6 octobre 2011, au cimetière du Père Lachaise.
Le maire de Paris, Bertrand Delanoë, inaugurait alors le premier monument élevé par une institution publique En hommage à toutes les victimes de l'OAS en Algérie et en France. Civils, militaires, élus, magistrats, fonctionnaires, défenseurs des institutions et des valeurs de la République.
J’incline à penser que, comme lui, l’actuel chef de l’État considère :
- qu’il ne peut y avoir d’unité de la collectivité nationale si le peuple français a peur de la vérité ;
- que les Français ne peuvent envisager leur avenir sur l’ambiguïté ou sur une sorte de lâcheté par rapport à l’Histoire.
C’est le sens du message que, dans un environnement de brouhaha peu propice il est vrai, je lui ai adressé de vive voix il y a une semaine, à l’issue de la cérémonie commémorant l’entrée en vigueur, soixante ans plus tôt, du cessez-le-feu en Algérie.
Pour que l’hommage courageusement rendu, à cette occasion, à l’écrivain Mouloud Feraoun et à ses cinq compagnons massacrés à ses côtés le 15 mars 1962 à Ben Aknoun s’étende à toutes les victimes de l’OAS (anciens menacés de mort, rescapés d’attentats et mutilés à vie) au même titre que les descendants d’assassinés, le combat de l’ANPROMEVO va devoir se poursuivre.
Je me plais à imaginer le futur Président de la République accompagnant Bertrand Delanoë, en octobre (le 6 ou le 18), dans une démarche de fleurissement de la stèle du Père Lachaise !
Jean-François Gavoury
Pupille de la Nation - Orphelin de guerre
Président de l’Association nationale pour la protection
de la mémoire des victimes de l’OAS (ANPROMEVO)
[1] Sur 45 dossiers d'exécutés lors de son passage place Vendôme, François Mitterrand n’a émis que sept avis favorables à la grâce (six autres avis étant manquants).
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J'ai assisté dans son intégralité à cette rencontre-débat "ITS" que j'ai trouvé très intéressante. Mais pour vous donner une idée de ce qu'est une rencontre-débat je vous présente la précédente qui concernait le 60e anniversaire de Charonne. Car celle du 26 mars 2022 n'est pas encore en ligne sur le site de

Michel Dandelot

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